Pierre Frogier s’est enfin expliqué à Bourail sur l’épineux sujet des deux drapeaux. Il a profité du vernissage de l’exposition Calédoun pour faire cette allusion tant attendue par le Maire et les habitants de cette commune. Je vous retranscris ci-dessous la vidéo du passage concernant les deux étendards ainsi que le discours complet au format texte pour mieux pouvoir l’analyser. Parlons-en par le bais des commentaires même si je ne m’attends pas à la pertinence et au calme que nous devrions avoir pour aborder un tel sujet…
Monsieur le maire, Mesdames et messieurs les élus, Mes chers amis
La communauté arabe est sans doute l’une des plus discrètes de Nouvelle-Calédonie et, jusqu’à présent, son histoire était largement méconnue. Je sais que, grâce à cette très belle exposition, cette lacune va être, en partie, comblée. J’ai en effet eu le plaisir de la découvrir, fin 2011, à Paris, à l’Institut du monde arabe, et je sais que c’est une réalisation d’une très grande richesse. Je suis très heureux d’être présent à son inauguration, ce soir, à Bourail.
Et tout de suite, je veux préciser que quand je parle de « communauté arabe de Nouvelle-Calédonie », j’ai conscience que l’expression est impropre. Je ne fais que reprendre le terme, couramment utilisé, pour désigner les descendants de ces quelque 2000 personnes, originaires du Maghreb, et en très grande majorité d’Algérie, qui ont été déportées, transportées ou reléguées en Nouvelle-Calédonie entre 1864 et 1897. C’est leur histoire que l’exposition « Caledoun » nous dévoile et dont elle nous apprend aussi la complexité. En la visitant, nous découvrons les drames personnels, les malheurs et les souffrances. Nous ressentons la douleur de ceux que l’on a arrachés à leur terre d’origine, qui ont du abandonner leurs usages et leurs coutumes, qui ont été coupés de leur culture. Nous comprenons leur détresse de se retrouver, à l’autre bout du monde, dans un territoire qui, à l’époque, n’avait rien d’hospitalier. Mais ils ont su s’y faire une place ! A force de travail, par le mariage, par la volonté d’intégration, leurs enfants et leurs petits enfants, se sont enracinés en Nouvelle-Calédonie. Ils y ont prospéré, tout en préservant leur identité. Et aujourd’hui, incontestablement, ils forment l’une des communautés calédoniennes, avec toute sa légitimité.
Cette histoire douloureuse, vous le savez, beaucoup de calédoniens l’ont en partage et elle parle à leur mémoire. Nombreux sont nos compatriotes qui peuvent y trouver un écho à leur propre saga familiale. Ce sont les histoires entremêlées de nos différentes communautés, qui constituent l’une des richesses de la Nouvelle-Calédonie et qui font sa singularité. Et ce sont bien ces communautés diverses, et aux origines multiples et contrastées, qui sont appelées à se rejoindre pour former la communauté de destin auquel nous appelle l’Accord de Nouméa. Dans ce contexte, l’exposition « Caledoun », peut servir de révélateur. Et je pense notamment au paradoxe, relevé par Louis José Barbançon, qui écrit que ces arabes et berbères se sont retrouvés pris dans « une histoire coloniale qui faisait d’eux des colonisés en Algérie mais des colons au regard des kanak ».
Monsieur le maire, Mesdames, Messieurs les élus du conseil municipal de Bourail, je crois que ce vernissage m’offre, ainsi, l’occasion de parler de ce qui fâche. Vous m’avez reproché de ne pas être venu vous expliquer, ici, à Bourail, ma proposition des deux drapeaux et vous en avez fait le prétexte pour ne pas les hisser sur votre mairie. Permettez-moi de réparer, en partie, cette omission en faisant un lien entre cette exposition, qui retrace une partie de notre histoire commune, et ma proposition de faire flotter ensemble le drapeau tricolore et le drapeau identitaire kanak, comme signe de reconnaissance mutuelle. Pour moi, en effet, ces deux drapeaux racontent, illustrent et résument l’histoire contemporaine de notre communauté humaine. Cette histoire mouvementée que nous partageons, depuis la fin du 19ème siècle avec les populations mélanésiennes. Je l’ai dit le 24 septembre dernier à Balade, date anniversaire dorénavant de la fête de la citoyenneté, et je veux le répéter ce soir, à Bourail. Cette histoire commune, c’est celle des mélanésiens, qui occupaient cette terre depuis des millénaires. Celle des européens qui y sont arrivés il y a plus de 150 ans. Celle aussi des autres communautés qui, depuis, volontairement ou non, s’y sont installés et y ont fait souche. Et disons-nous ce soir, que c’est dans les plis du drapeau tricolore, dans les plis du drapeau bleu, blanc, rouge, que la communauté arabe de Nouvelle-Calédonie est arrivée sur cette terre.
Cette histoire commune, c’est notre bien commun, c’est ce qui nous relie à nos anciens, à nos ancêtres. C’est aussi ce qui tisse ce lien si particulier entre nous, un lien qui peut être symbolisé par ces deux drapeaux. Je sais, monsieur le maire que vous-même et la communauté arabe de Nouvelle-Calédonie, qui est ce soir à l’honneur, je sais que vous pouvez comprendre ce que je me suis permis de vous dire, et je pense que vous êtes en mesure de partager ces propos. Je vous remercie.

