Connect with us

Calédosphère

La colonne cérébrale de Franck

Aux entrailles de l’indépendance

Des observateurs les plus avertis au citoyen lambda, il n’aura échappé à personne que dans près d’un an les calédoniens seront amenés à voter pour le référendum de sortie de l’Accord de Nouméa. Vingt ans se sont ainsi écoulés depuis l’Accord de Nouméa, 30 depuis Matignon-Oudinot, 40 environ depuis la création des premiers partis indépendantistes et près de 50 ans depuis qu’est née la revendication indépendantiste par la voix des Foulards Rouges.

Pour autant, si demain nous sommes amenés à nous prononcer sur l’accès ou non de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté, avec le transfert des compétences régaliennes, aujourd’hui trop peu de personnes connaissent les origines de la revendication indépendantiste. Aussi revenir un demi-siècle plus tard sur les fondements de cette revendication peut nous permettre de mieux la comprendre mais également, à l’aube du référendum, de nous interroger, si celle-ci fait toujours sens. En effet, le contexte, les causes ayant prévalu à l’émergence de la demande d’indépendance justifient-ils toujours, quand bien même ils l’auraient justifié, qu’aujourd’hui nous y accédions ?

La prise de possession unilatérale de la Nouvelle-Calédonie par la France en 1853 et la colonisation qui s’en suit (spoliations foncières, statut de l’indigénat…) sont sans aucun doute des éléments majeurs dans la compréhension de la naissance du mouvement indépendantiste kanak. Comme l’indique le préambule de l’Accord de Nouméa de 1998 « Le choc de la colonisation a constitué un traumatisme durable pour la population d’origine » « même si elle ne fut pas dépourvue de lumière ».

On comprendra donc aisément pourquoi la demande de décolonisation, vue comme « le moyen de refonder un lien social durable entre les communautés qui vivent aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie » est un point d’orgue de la demande indépendantiste. Pour autant la demande de décolonisation n’est pas suffisante pour comprendre l’apparition de la revendication indépendantiste. Sinon comment expliquer qu’elle ait émergé à ce moment-là et pas à un autre ? Bien qu’elle soit apparue ex abrupto à la fin des années 60, en revanche elle ne le fut pas ex nihilo. Il convient donc de se replacer dans le contexte historique pour en saisir les tenants et aboutissants.

Depuis le début du XX° siècle les calédoniens, de toutes origines, ont souhaité être associés et prendre part à l’exercice des responsabilités politiques en Nouvelle-Calédonie, une responsabilité exercée alors exclusivement par les gouverneurs successifs sur la base du principe de déconcentration de l’Etat.

Il faudra cependant attendre la fin des années 50 pour que des évolutions notables soient faites en ce sens. La loi cadre Deferre de 1956 va ainsi donner plus d’autonomie aux TOM et modifier l’organisation de l’exécutif local. Cette loi marqua ainsi une très nette avancée dans la participation des calédoniens à l’exercice des responsabilités exécutives et dans l’autonomisation de la Nouvelle-Calédonie.

Cependant les années 60 verront un très net recul de cette autonomie. La loi Jacquinot de 1963 limita en effet de manière conséquente l’influence et le rôle du conseil de gouvernement dont les membres perdirent le titre de ministre et dont l’avis n’était plus que consultatif. L’exécutif de la Nouvelle-Calédonie n’était désormais plus, comme par le passé, qu’entre les mains du gouverneur.

En 1969 furent également votées les lois Billotte, ou « lois scélérates », qui transférèrent à l’Etat la compétence sur les matières stratégiques que sont le nickel, le cobalt, le chrome et les hydrocarbures, ce alors que la Nouvelle-Calédonie est en plein boom du nickel.

Le second volet des lois Billote affaiblira encore davantage le territoire avec la création de communes d’Etat et de subdivisions administratives. Alors que la Nouvelle-Calédonie avait organisé sa déconcentration administrative elle perdait là la maîtrise de son espace, de ses compétences transférées aux communes et de ses ressources avec la création du FIP.

Si la loi cadre Deferre a marqué une nette avancée dans la participation des calédoniens à l’exécutif local ce ne fut que de courte durée. Face à des enjeux de géopolitique majeure, mais étrangers à la Nouvelle-Calédonie, l’Etat prit le parti, alors qu’il s’est désengagé de nombreux pays suite à la vague d’indépendances des années 60, de récupérer en Nouvelle-Calédonie l’intégralité des compétences.

Ce « yoyo institutionnel » que joua la France eu de lourdes conséquences sur la classe politique calédonienne. Il fut générateur d’incompréhensions, de frustrations et portait en lui le germe de la première expression d’une demande en faveur de l’indépendance qui allait bouleverser le paysage politique, mais également les calédoniens, les décennies à venir.

En effet le souhait des populations calédoniennes était alors d’avoir davantage d’autonomie pour mettre en œuvre des politiques adaptées au contexte calédonien et non dictées exclusivement par Paris. Cette autonomie aurait également été un moyen de permettre, dans une certaine mesure, une décolonisation de la Nouvelle-Calédonie. Face au refus de l’état d’accorder cette autonomie il restait deux possibilités : soit renoncer, soit demander l’indépendance.

L’anecdote historique voudrait que l’élément déclencheur survînt en 1975, l’année suivant l’élection de Valery Giscard D’Estaing à la présidence de la république. Une délégation menée alors par Yann Céléné Ureigeï se serait rendue à Paris afin de rencontrer le chef de l’Etat dans l’optique de solliciter un nouveau statut offrant plus d’autonomie à la Nouvelle-Calédonie. Sa délégation ayant essuyé un refus, elle aurait été reçue par Jacques Chirac alors premier Ministre. Celui-ci aurait déclaré : « L’autonomie, c’est dépassé. Ou c’est la départementalisation, ou c’est l’indépendance ». Yann Céléné Ureigeï lui aurait répondu : « et bien ce sera l’indépendance ». Le pas est franchi et il ne sera plus fait machine arrière.

Dans la foulée naîtra en 1975 le PALIKA quand l’UC optera pour sa part pour l’indépendance en 1977. Le RPCR lui apparaîtra en 1978.

Alors que les calédoniens, toutes origines confondues, étaient rassemblés dans divers partis politiques, dont l’Union calédonienne qui pouvait alors arborer à juste titre la devise « deux couleurs un seul peuple », ils allaient désormais se séparer mais également s’opposer sur le fondement de cette dichotomie politique de l’indépendance et du maintien dans la république.

Alors que la classe politique calédonienne aspirait à une décentralisation du pouvoir qu’aujourd’hui personne n’oserait remettre en question, et que permettaient pourtant les Constitutions de 1946 et 1958 mais qui ne fut obtenu qu’en 1982-1983 avec les lois Deferre, on ne lui proposait que des extrêmes. Il aurait alors fallu avoir conscience que notre environnement géographique joue un rôle majeur dans notre déterminisme social et culturel et par corollaire dans les politiques à suivre. Il n’y eu cependant pour seuls choix que celui d’être dissolus dans l’ensemble républicain, niant ainsi nos spécificités géographiques, culturelles, sociales, économiques et politiques, ou bien de couper totalement le cordon ombilical.

La majeure partie du monde kanak, mais pas l’unanimité, opta pour cette seconde option afin de permettre notamment une décolonisation. La classe politique calédonienne s’est depuis fossilisée sur ce schisme politique indépendantiste/loyalistes sans que les divers statuts de la Nouvelle-Calédonie y changent quoi que ce soit. Mais aujourd’hui, alors qu’est venue l’heure des comptes, avant que ne survienne l’heure du choix, saurons-nous prendre la bonne décision ?

Gilgamesh

Afficher la suite

Créateur le 18 octobre 2006 du blog Calédosphère, Franck Thériaux est papa à temps plein d'une petite fille née le 1er Juin 2012. Selon son entourage, il passe beaucoup trop de temps sur internet… Membre émérite de la rédaction, il vit aujourd'hui en métropole après 23 belles années passées sur le Caillou. Il est en contact quotidien avec l’équipe et continue à participer à la vie de son « bébé numérique »



Laisser une réponse

45 Commentaires sur "Aux entrailles de l’indépendance"

avatar
Trier par:   plus récents | plus anciens | plus de votes

2018, c’est possible.
2020 c’est certain.
2022 c’est sérieux.
2023, on fait quoi ?

Excellente question! Merci de ton aide, melchisedek.

sikouyoku maru
Bel effort ,merci de mettre du conditionnel,si tu m’avais répondu ou laisser passer mon texte sur la fiscalité en 1975 tu pourrais savoir qu’il y avait déjà des 1972 un groupe indépendantiste à l’assemblée territoriale dirigée par YC Uregei MAIS il était “malléable” car il gouvernait avec Laroque , Lafleur ,fifils ,Henin, en récompense il avait été élu President de l’assemblée territoriale et le membres de son groupe (Union multiraciale) se voyait octroyer des titres miniers comme disait le représentant de la SNPA( l’ancêtre de ELF puis deTotal) ,il faut créer une bourgeoisie canaque et oui la SNPA le bras… Lire la suite »

Bonne nuit (avec le “fucking monde entier”…) https://www.youtube.com/watch?v=apXVpnGM6AE

Bonus

si tu veux.jpg
XXX

“PT – Pour information :
Hier, le groupe UC/FLNKS a désigné Louis Kotra Uregei, président du Parti Travailliste, pour être l’un de ses 2 représentants au Comité des signataires.”

Ben comme ça,s’il y a un accord sur la liste référendaire il sera au mouillé.

Et dans le cas contraire, ça changera rien au schmilblic.

Mesh

Je pense que c très bien puisse qu’il faut des personnes qui ont une autre façon de pensée merci

mouillé il sera peut-être, arrosé il sera sûrement …

Le titre n’est pas mal trouvé : le concept d’indépendance est au delà de la sphère intellectuelle pour les extrémistes et les exclus de la société kanak , c’est une revendication qui vient des tripes, qui ne s’analyse ni ne s’argumente pour cette partie de l’électorat kanak. Il s’agit plus d’une revendication identitaire que d’une revendication politique, voire économique : c’est bien là qu’est le problème pour dépassionner un débat qui ne peut que s’enflammer s’il se porte sur les valeurs, sur l’identité, sur l’histoire. Transformer le concept d’indépendance (alpha et oméga structurant le discours politique mélanésien depuis plus de… Lire la suite »

Excellent, melchisedek, évidemment! Un traité EST donc bien la solution puisqu’il adresse le coeur du problème (qui n’est pas, oui, “politique”…): les valeurs sur l’identité et sur l’histoire, et il apaise donc les passions, un traité bien discuté.

Kolere : “il apaise donc les passions, un traité bien discuté.” Kolere, ton idée de traité finira par faire son chemin, du moins au sein de la petite communauté de Calédosphère (que certain puriste qualifia, il n’y a guère, de salon de thé pour troisième âge, je cite de mémoire). Il serait toutefois utile que tu donnasses quelques précisions : – à quel groupe de juristes constitutionnels penses-tu pour la rédaction ? – à quels représentants qualifiés penses-tu pour la négociation ? – à quels corps électoraux représentatifs penses-tu pour les référendums de ratification ? Ce troisième point me paraît… Lire la suite »
wanawa

longin ben c’est pas independance now avec les mecs à nous!indépendance indépendance et ils sautent sur leurs chaises…c’est vide leur machin…moi je suis pas un autochtone assis et qui attend qu’on lui donne la béquée! bossez et occupez vous des jeunes kanakes que de défiler à gueuler indépendance c’est possible …il y en a marre…bon on attend la suite de l’artcicle(un peu de hauteur pour une fois)et moi je dis c’est plus un discours à la mode c’est démodé …j’espère que le mec qui va continuer la téélnovela il va nous dire que ce sont des has been!

Jose Paldir

he les vieillards vous trouve pas que ce wanawa , fait penser l’affreux jojo

Excellent wanawa!

somny

Une Calédonie indépendante serait envahie la semaine suivante tout les pays de la zone Pacific attendent que cela pour la coloniser par par civisme mais pour ses matières premières comme en Indonésie ou les hommes sont envoyés de force dans les mines sous la garde de l’armée

Somny : “Une Calédonie indépendante serait envahie la semaine suivante tout les pays de la zone Pacific attendent que cela pour la coloniser” Je n’en suis absolument pas convaincu. Le Vanuatu n’a pas été envahi au lendemain de son indépendance. La PNG n’est à ce jour envahie ni par l’Australie, ni par l’Indonésie. Il est plus simple de “dominer” l’économie que d’envahir puis d’assurer l’ordre et l’administration, surtout à notre époque d’hyper-médiatisation. Quant aux matières premières, à échéances courte et moyenne il n’y a guère que le nickel qui compte ici, et il est actuellement exploité par des sociétés multinationales… Lire la suite »
wpDiscuz

Voir plus dans La colonne cérébrale de Franck

Tendances

Les derniers comm’s

To Top