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Calédosphère

La colonne cérébrale de Franck

Pourquoi la Kanaky est un mythe ?

Depuis bien des années et avec l’approche d’un éventuel référendum et une possible accession de la Nouvelle-Calédonie à l’indépendance, la population kanak de ce pays se projette dans une certaine vision de l’avenir; ainsi l’idée de l’indépendance et de « la Kanaky » qui en naîtra –ou renaîtra– nourrit une sorte d’espoir, de croyance qu’en plus de se libérer de la France et du joug colonial, ils se dirigent aussi vers un futur plus juste, plus stable, plus apaisé, un paradis perdu retrouvé. De plus, le discours politique parle de « peuple kanak » et on entend souvent dire « ici c’est Kanaky ! », ce qui montre clairement que dans l’esprit de beaucoup de personnes (et des jeunes surtout) « ici » avant la colonisation, « c’était Kanaky », c’est-à-dire un pays au sens propre du terme. Or, le « pays kanak », n’a jamais été dans l’ère pré coloniale un pays au sens propre du terme, un ensemble uni et solidaire tel que le laisse entendre l‘expression « ici c’est Kanaky », …je passe certains détails… Il n’y a jamais eu avant 1853 de « Kanaky »: le mythe commence ici. Il n’y a jamais eu avant la colonisation de « peuple » au sens unifié, politiquement, linguistiquement, conscient de cette unité et soucieux de la préserver, peut-être une nation passée à laquelle la colonisation aurait mis fin. Avant la colonisation, pour un individu kanak s’aventurer sur le territoire d’une autre tribu, d’une autre aire coutumière, c’était presque passer d’un pays à l’autre, pays délimité par une colline, une rivière, etc, avec les risques que cela comportait. L’île était peuplée de différentes entités, chacune sur son territoire, au gré des alliances et conflits. Puis la colonisation avec ses ombres et ses lumières, en important un nouveau modèle de société et de nouveaux concepts dans les relations humaines a en quelque sorte mis en sommeil les particularismes et les lignes de fractures de ce monde précolonial, a unifié le pays et fluidifié les rapports entre les Kanak.

Le slogan, le discours « Kanaky » et ce qu‘il fait croire (surtout aux jeunes) fait inconsciemment passer à la trappe des réalités sous-jacentes mais néanmoins inquiétantes. Elle sont pour l‘instant contenues, mais elles risquent bien de refaire surface de manière brutale dans un contexte fragile qu’apportera l’indépendance. Contexte fragile parce qu’ en cas d’indépendance « sèche » comme le veulent certains ( à l’instar du candidat Asselineau aux Présidentielles de 2017 qui voulait une sortie « sèche » de l’euro), beaucoup d’Européens — certainement déjà échaudés par leur statut de sous-citoyens non électeurs mais néanmoins contribuables– ne resteront pas ici pour les beaux yeux de la Calédonie, ou plutôt de la Kanaky. La fin des transferts financiers, l’effondrement des revenus amèneront un effondrement de la consommation, donc des emplois portés par cette consommation, donc des richesses créées. S’en suivra l’effondrement du marché du travail et le chômage de masse. La pauvreté engendrant de l’insécurité, la machine infernale se nourrira d’elle-même et avec le départ de beaucoup d’Européens — et d’autres ethnies sans doute– ce seront beaucoup de compétences qui iront chercher une vie meilleure ailleurs, faisant chuter la qualité et l’éventail des services proposés aujourd’hui. Ça, c’est pour le secteur privé. La compétition sera rude pour trouver du travail, les salaires seront bas, le futur état naîtra dans un contexte de pauvreté et de grande instabilité sociale et donc politique puisque ce changement sera le résultat d ’un processus politique. Pour ce qui est du secteur public, la « pleine souveraineté » et les compétences régaliennes ont un coût pour lequel le programme indépendantiste aujourd’hui ne propose aucun plan réel de financement si ce n‘est la très fantaisiste « souveraineté partagée » avec les pays pauvres qui nous entourent . Une telle instabilité, une telle tension sociale ne peut que faire ressortir les particularismes de l‘ère précoloniale.

Faut-il rappeler qu’il y a quelques années, au nom de l’emploi « local » , l’affectation d’un chef de corps des pompiers originaire d’une île à la caserne de Thio a provoqué un conflit avec blocage (comme en 1984, les bonnes vieilles habitudes ne se perdent pas). L’emploi local réduit à une vision hyper-lokale, c‘était les raisons pleinement assumées des bloqueurs; des mécanismes culturels locaux se sont érigés contre une décision administrative « à l’échelle d’un pays » . Le constat est sans appel; une posture ethno-centrée à l‘échelle tribale ou coutumière. Où est l’unité du « peuple kanak » dans cette affaire symptomatique ? Où est « la Kanaky » quand on rejette un homme d’une autre partie de l’île ? Dans un contexte plus large, les Loyaltiens qui sont très indépendantistes et eux aussi sûrs que la Kanaky sera une bonne chose pour eux feraient bien de réfléchir un peu plus; en dehors d’un peu de vanille et d’avocats, leurs très belles îles de Maré, Lifou et Ouvéa n’ont pour ainsi dire pas de ressources naturelles pour porter une économie locale suffisamment développée, tenable et génératrice d’emplois durables sur place. Leur province reçoit beaucoup d’argent public mais ne contribue pas à la richesse du pays. Depuis des années, combien d’entre eux ont déserté leurs îles pour venir trouver un travail sur la Grande Terre ? …et prendre une part du marché de l’emploi à ceux qui sur la Grande Terre parlent une autre langue kanak et ont un autre chef… Les Loyaltiens qui rêvaient de Kanaky, une fois l’indépendance venue et la forte récession économique et les pertes d’emplois qui s‘en suivront, ne seront peut-être pas les bienvenus sur la Grande Terre riche en nickel; la pauvreté et la rareté de l ’emploi font ressortir des réflexes pavloviens, le monde abonde d‘exemples. Faut-il rappeler le terme péjoratif avec lesquels on surnomme depuis longtemps les gens des Loyautés ? mot clés: planche, voile. Le sens du message est clair.

Par ailleurs, faut-il aussi rappeler qu’il existe dans le monde kanak des conflits coutumiers latents potentiellement meurtriers ? Il y a déjà eu des échanges de coup de feu, il y a déjà eu des morts. Ces faits divers illustrent bien que le concept politique de « Kanaky » et l’unité qu’il semble porter de part une vision fantasmé du passé que l’on projette sur celle de l’avenir, n’est qu’une illusion que ces exemples viennent démentir, au vu de particularismes divisant qui parfois forcent le passage et sont potentiellement porteurs de violence entre Kanak eux-mêmes. La pauvreté engendrant des replis, dans un pays divisé linguistiquement et coutumièrement, on connait d’avance les frontières de ces replis; chacun défendra son pré-carré. Ces divisions pourraient aussi ressurgir, projetées sur un autre plan et dans ce nouveau contexte fragile: si les indépendantistes aujourd’hui s’adonnent à la facilité de croire — ou au mensonge de faire croire– que le nickel fera vivre le pays alors qu’il ne représente que quelques pourcents du PIB, la répartition géographique inégale des richesses du sous-sol et les quelques milliers emplois générés par l’activité minière risquent aussi de devenir source de tensions dans un pays indépendant au chômage élevé et la pauvreté rampante. Cette répartition inégale des gisements se recoupe en territoires sous la tutelle de tribus, de clans, d’aires coutumières. Or, de part l’idéologie indépendantiste le partage des richesse est une idée qui s’est fortement implantée dans les esprits et ne peut que se renforcer dans l’idée que se font les gens de ce que sera la société post indépendance. Il faudra se partager le gâteau, quelque soit le nombre de parts…

Les lignes de fractures au sein même de la population, de ses us et coutumes, peuvent se prolonger et même prendre toute leur force dans une dimension supérieure, celle du champ politique. Avec la Charte du Peuple Kanak publiée en 2014 le Sénat Coutumier affiche clairement son ambition qui n’est aujourd’hui plus un secret de redonner aux coutumiers leurs pouvoirs d’antan et s’imposer dans les rouages décisionnaires, se posant ainsi en pouvoir institutionnel légitime (non élu) et incontournable et ayant leur mot à dire dans les décisions économiques du pays; aux pages 20 et 21 du document, il rappelle « l’antériorité ancestrale » de l’autorité coutumière, il précise bien que rien ne se fera sans son accord pour tout ce qui attrait à l’économie et à la terre. Voilà une ligne de fracture qui aujourd’hui même est en train de prendre de l’ampleur et sur un plan institutionnel, travaille là aussi dans le sens contraire de l’unification d’une population en la divisant sur la reconnaissance de deux légitimités; le pouvoir ancestral coutumier et le pouvoir politique actuel issu de la colonisation. La population kanak a-t-elle fait le choix de celui qui sera le plus légitime à diriger le nouvel état quand il faudra prendre des décisions importantes à l‘échelle du pays ou d‘une aire ? Les politiciens indépendantistes qui aujourd’hui squattent les hémicycles et se poseront comme les pères de l’indépendance s‘appuieront sur cet aboutissement pour légitimer leur pouvoir sur le nouveau pays se retrouveront directement en concurrence avec les Sénateurs Coutumiers qui comptent bien leur rafler un partie de la mise. Les derniers remous au sein de l’UC ont un goût que tout le monde connait. Le projet porté par la Charte remet au goût du jour la dimension tribale de ce pays et crée le terreau de ce qui pourrait le fracturer encore plus et de manière inquiétante. Ce court-circuit en sommeil pourrait avoir des conséquences graves, car la coutume se portant encore bien, inutile de préciser que le pouvoir des coutumiers est certainement réel avec les hommes qu’ils peuvent mobiliser sur le terrain. Pouvoir face auquel les moyens régaliens du futur état risquent de manquer. Sur cet aspect précis, le mythe de la Kanaky, pays uni et retrouvé, porte en lui une bombe à retardement. Pour finir sur ce point, il faut rappeler que le tribalisme est un fractionnement des populations sur lequel peuvent s’appuyer de grandes multinationales de l’exploitation minière…

En politique, on peut tout dire, tout faire croire, effacer les réalités; cela s‘appelle l‘idéologie. Les grandes idéologies de ce monde nous l’ont enseigné, elles ont souvent mené les peuples à la catastrophe. La volonté d’indépendance n’est pas en soi quelque chose de mal, d’idiot, de condamnable, mais il y a un manque criant de prise de conscience qu’une idéologie indépendantiste a conduit les individus vers un idéal trompeur et aveuglant. Le mot, le pays — au sens propre, c’est à dire uni– « Kanaky » n’a jamais été une réalité dans le passé. Du coup, aujourd’hui, il s’est réduit à concept politique de combat, de revanche sur l’Histoire, mais c’est un produit à vendre qui fait abstraction de réalités anciennes, de vrais problèmes de fond qui n’attendent que de ré-émerger et dont on a pu entrevoir les premiers signes. Le discours politique de par l’idéologie qui le sous-tend a nourri le mythe qui s’est imposé comme une réalité; celui d‘un futur pays retrouvé en lequel tant croient mais qui n’est pas ce que l’on croit qu’il a été, et dans la continuation de cette erreur de départ, il ne peut pas être ce que l’on croit qu’il sera. On pourra toujours arguer qu’il y a aujourd‘hui « une unité dans la lutte », une « conscience collective » , mais cela se limite aux contours idéologiques et idéalistes du discours, du « projet » et surtout n’est aujourd’hui artificiellement maintenu que par ce contexte avant-indépendance de stabilité et de société policée que la France impose ici bon gré mal gré par les compétences régaliennes, où le système occidental tend à unifier le pays et l’emporter sur les particularismes d’un autre âge. Mais il y a déjà des fissures inquiétantes, des vestiges de l’Histoire qui refont surface que le futur contexte ne pourrait que renforcer, car l’indépendance sera forcément suivie d’une forte régression économique, donc de pauvreté de masse, terreau de l’instabilité sociale et politique favorisant le retour de ces modes de fonctionnement et de pensée qui risquent plus de diviser qu’unir; et ils en ont les moyens. Cette instabilité politique pourrait prendre des formes aujourd’hui inattendues mais bien envisageables au regard des spécificités locales qui ne se sont pas éteintes durant la présence française et revendiquent leur place dans l’avenir.

On comprend maintenant pourquoi beaucoup de non-Kanak ne veulent pas de l’indépendance car ils n’ont pas envie de s’aventurer dans cette galère; n’étant pas emportés par le discours idéologique et le mythe aveuglant qu’il porte en lui, ils sont bien conscients du danger. Cette conscience hélas est loin d’être présente dans l’esprit de beaucoup de Kanak. Le plus triste et le plus effrayant dans tout cela c’est cette jeunesse qui scande avec conviction tous les jours « Kanaky, Kanaky ! », montrant ainsi qu’ils ne connaissent même pas leur propre histoire et n’ont pas la moindre once de conscience des tenants et aboutissants de l’affaire.

Pauvre Calédonie, pauvres Calédoniens. Pauvre Kanaky, pauvres Kanak.

Mister Eric

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Créateur le 18 octobre 2006 du blog Calédosphère, Franck Thériaux est papa à temps plein d’une petite fille née le 1er Juin 2012. Selon son entourage, il passe beaucoup trop de temps sur internet… Membre émérite de la rédaction, il vit aujourd’hui en métropole après 23 belles années passées sur le Caillou. Il est en contact quotidien avec l’équipe et continue à participer à la vie de son « bébé numérique »



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118 Commentaires sur "Pourquoi la Kanaky est un mythe ?"

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Dawamama
Amai , bien d’accord avec toi , mais pour les décérébrés de ce syndicat aux manières de voyous , ne faudrait-il pas mettre un tel panneau pour par exemple justifier l’intervention de la police qui pourrait leur dire : ” Z’avez pas vu le panneau Hôpital Silence ? ” Et hop , évacuation de Mr Ureiguei et de ses ureigueiettes avec amendes . Ce bruit important est porteur de stress pour tous les hospitalisés et leurs soignants médecins et infirmières . De plus , des ordres médicaux peuvent être mal interprétés du fait de la difficulté à communiquer , des… Lire la suite »

“La simplicité est un des caractères du génie.
Citation de Antoine Claude Gabriel Jobert ; Le trésor de pensées (1852)

“…le pays doit, après le référendum de 2018, « s’auto-organiser » avec notamment un Congrès de la Nouvelle-Calédonie qui détiendra un « pouvoir de législateur organique »…”.

Mes amis, cette petite phrase (proposition) est LA SOLUTION à tous nos problèmes politiques ici en Calédonie.

Et vous savez elle est de qui?

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DECENNIE

du futur roi de Nouvelle Calédonie ?

Dawamama

Le directeur de l’hosto devrait porter plainte contre Ureguei pour ce tapage sonore inadmissible . On voyait avant le panneau Hôpital Silence , mais c’etait en France . Cette action de l’Ustke est absolument condamnable , a savoir si le dirlo aura les c… de porter plainte , tout le monde craint ce syndicat aux manières déplorables , il faudrait que cela cesse .

amai

dawamama , pas besoin de panneau silence pour respecter les malades
et si demain c est pour du personnel de la morgue qu ils bloquent ils vont faire quoi ? aller devant le cimetiere avec le camion sono a fond les hommes qui se saoulent et les mamans qui dansent en remuant les fesses ?
ce syndicat doit vraiment se remettre en question sur les valeurs de base de respect ils ne se rendent pas compte de l image qu ils refletent et de l exemple qu ils donnent notamment vis a vis de leurs jeunes .

jpf
bonne analyse mais encore édulcorée en ce qui concerne l’ère précoloniale. ,Les guerres tribales, les razzias pour la “viande”, les femmes les enfants. j’ai lu en 1970 alors sur mine tout ce que j’ai pu trouver a l’époque sur la Mélanésie. Je n’ai jamais trouvé le mot Kanaky. Le bon pasteur est a relire surtout pour certains politiciens qui éspère une nomenklatura vivant somptueusement des rentes du nickel opéré par de grands groupes internationaux. Nous voyons ce que cela donne en ce moment de crise. A voir le nouveau Vanuatu vendu aux chinois. Les sectes ont pris le pouvoir dans… Lire la suite »
pigeon bleu
parceque kanaky profite du système français …soins….école…etc…qu’elle demande toujours des aides économiques de l’état et ne e représente rien sur le plan économique …ils ont voulu s’occuper du nickel, fiasco total, s’il n’y avait pas l’état , ce serait la fermeture des usines avec ses conséquences désastreuses pour l’emploi… parceque la calédonie est multiple et que si elle est majoritairement autonomiste , elle ne veut pas de l’indépendance, sachant combien elle doit à la france, et combien elle en a besion… enfin pour la raison citée dessus la calédonie et multiple et pas seulement kanaky….d’ou l’intelligence de ceux qui ont… Lire la suite »
pigeon bleu

bruit devant le médipole est une honte…..aucun respect pour les malades …pour le personnel ….pour tous ceux qui ont investi dans cet h^pital , c’est à dire les citoyens ….
ces gens ne sont porteurs de rien ….totalement négatifs et sachant profiter du système qu’ils combattent , en ayant rien à proposer …

Clark

Parce que le mythe aux îles: on en a tous eu plein le cul! Et l’odeur de vieux poiscaille qui va avec!

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