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La décennie du divorce silencieux (2025–2035)

Quand deux peuples restent sur la même île mais cessent d’habiter le même monde.

Il y a des ruptures qui claquent comme des drapeaux. Et il y a celles qui se produisent en silence, sans bruit, simplement parce que les évidences cessent de fonctionner. La Nouvelle-Calédonie vient d’entrer dans la seconde catégorie.

Depuis un an et demi, chacun peut le sentir : les mots ne collent plus. Les discours officiels glissent sur un pays qui n’écoute plus, tant il a compris que le réel avait déjà tranché. Les communiqués peuvent se succéder, les lignes sont désormais figées.

Le vrai moteur de l’indépendantisme n’est plus la coutume. C’est la bourgeoisie climatisée.

On répète encore la vieille histoire : la terre, les clans, l’ancestral, la lutte. C’est joli, mais c’est faux.

Désormais, l’indépendantisme moderne, c’est :

– des bureaux climatisés,

– des fiches de poste,

– des indemnités,

– et des CV où l’on passe d’un cabinet à une direction comme d’une salle à l’autre.

Christian Tein ? Chargé de mission politique avant de devenir “chef de terrain”. Emmanuel Tjibaou ? Haut fonctionnaire, incarnation exacte de l’élite administrative post-Matignon. Et autour : élus de province, techniciens, juristes, directeurs d’agences, permanents syndicaux financés par la puissance publique.

L’indépendance est devenue une revendication de fonctionnaires. Pas de cultivateurs. Ce n’est ni un jugement moral, ni une trahison. C’est l’effet mécanique de trente ans de construction institutionnelle. C’est une réalité sociologique. Et c’est précisément cette réalité qui va exploser.

La rente se retire : une classe entière va tomber du piédestal.

Pendant vingt ans, le pays a vécu dans une parenthèse enchantée : nickel abondant, transferts massifs, fonction publique qui absorbe tout ce qui respire et demande “un poste”. Cette parenthèse se ferme.

  • Le nickel a coulé.
  • Le budget de l’État aussi.
  • Les collectivités sont à sec.

Et la machine administrative doit perdre 4 000 à 6 000 postes dans la décennie, qu’on le veuille ou non. Non par choix idéologique, mais par épuisement financier.

Or, qui occupe massivement ces postes ? La base du FLNKS : agents C, personnels municipaux, ATOSS, contractuels des provinces, cadres moyens territoriaux, “chargés de mission” à la chaîne.

La décennie qui vient est celle du déclassement de la bourgeoisie indépendantiste. Ni les vieux clans. Ni les coutumiers. Ce sont les diplômés de Nouméa qui vont plonger. Et l’Histoire est implacable : ce ne sont jamais les pauvres qui menacent un pays, mais les élites humiliées.

Le point dur : la terre.

Le cœur du conflit n’est pas politique. Il est civilisationnel. On peut discuter de tout : le drapeau, le nom, les institutions, les compétences, les transferts. On ne discute pas de ceci :

  • Pour la République, la terre est un droit.
  • Pour la coutume, la terre est une origine.

Dans un cas, elle se transmet. Dans l’autre, elle précède.

Et ces deux visions ne fusionneront jamais. Elles s’additionnent au mieux ; elles se contredisent au pire. Reconnaître le peuple calédonien français implique de reconnaître la propriété privée. Reconnaître la propriété privée implique de renoncer à la souveraineté intégrale du sol.

Voilà pourquoi une Double Reconnaissance est intellectuellement juste… …et politiquement impossible aujourd’hui pour le FLNKS. On ne fait pas nation quand on n’a pas la même définition du mot “terre”.

C’est le schisme originel, soigneusement caché sous trente ans de comités, d’accords et de subventions.

Le divorce ne se joue pas entre la France et la Nouvelle-Calédonie.

Il se joue entre les Calédoniens français et les Kanak. Depuis les émeutes de 2024, le pays ne s’est pas reconstruit. Il s’est refermé. On le voit chaque jour : les regards évités, les salutations plus hésitantes, les gestes mesurés, la peur tranquille qui remplace la convivialité.

Les Calédoniens Français ont cessé de croire que l’État pouvait les protéger. Les Kanak ont cessé de croire qu’il pouvait les comprendre. Ce n’est pas la guerre. Ce n’est pas la paix. C’est autre chose : deux peuples qui cohabitent sans se parler. Comme en Irlande du Nord avant 1998 : une même île, deux nations, et aucune nation commune.

2035 : qu’est-ce qui subsistera ?

Le paysage sera le même. Les gens, non. Il restera :

  • une coutume recentrée, redevenue pouvoir politique,
  • une bourgeoisie indépendantiste diminuée et plus âcre,
  • une population qui aura totalement cessé de croire aux récits officiels,
  • un État présent mais distant,
  • et un pays où chacun vit sur sa rive, avec le sentiment que l’autre demande trop.

Pas d’accord miraculeux. Pas d’indépendance romantique. Pas de retour au modèle 1998. Juste une paix froide, une séparation mentale devenue structurelle. La Calédonie ne va pas exploser. Elle va s’éloigner.

On peut continuer à publier des communiqués, à envoyer des missions, à écrire des accords pour corriger les accords précédents. Mais le réel est plus simple : le pays s’est déjà séparé dans les têtes.

On ne bâtit pas une paix durable quand l’un ne reconnaît pas l’existence politique de l’autre. La décennie qui s’ouvre n’est pas celle de l’affrontement : c’est celle du divorce silencieux en attendant la reconnaissance mutuelle.

Deux peuples, une île, plus d’illusions. 

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