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Nouvelle-Calédonie: le pays sans centre
« Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » – Antonio Gramsci
La citation est usée. Mais ce que nous vivons ne l’est pas. La réforme constitutionnelle est politiquement morte. Les élections provinciales auront lieu. Le corps électoral restera gelé. Et aucun nouvel accord n’est en vue.
Tout cela n’est pas un accident de parcours. C’est la fin d’un mécanisme.
Ce qui s’achève
Pendant trente ans, la Nouvelle-Calédonie a vécu dans un espace transactionnel. On l’appelait “l’Accord”. On l’appelait “le processus”. On l’appelait “la paix”. En réalité, c’était un centre.
Un centre imparfait, contesté, fragile. Mais un centre quand même.
Il organisait les loyautés. Il donnait un horizon. Il permettait aux camps de se parler sans se reconnaître. Aujourd’hui, ce centre n’existe plus.
Bougival n’en était pas un. C’était une tentative de prolongation. La séquence actuelle ne révèle pas une crise. Elle révèle une épuisement.
Le malentendu
On continue de parler comme si nous étions en 1998. On continue d’invoquer la décolonisation, la République, la souveraineté partagée. Mais le monde qui rendait ces mots opérants a changé.
Les trois référendums ont eu lieu. Le temps prévu par l’Accord est écoulé. Les transferts financiers sont sous tension. La confiance institutionnelle s’est érodée.
Le vieux récit ne tient plus. Et aucun nouveau récit ne s’impose.
Le changement d’axe
Ce qui se joue aujourd’hui n’est plus seulement “France ou indépendance”. Le clivage s’est déplacé. Il oppose désormais : ceux qui veulent administrer le flou et ceux qui ne veulent plus vivre dans le flou.
Il oppose une élite gestionnaire, persuadée que le temps et l’argent suffiront à maintenir l’équilibre, à une population qui ressent confusément que l’équilibre n’est plus garanti.
Ce n’est pas propre à la Nouvelle-Calédonie. Parce qu’il a échoué, l’élitisme se fait écraser par le populisme de gauche et par celui de droite. Mais ici, cela se voit plus vite, plus fort, plus brutalement.
Les municipales ne sont pas anodines
La dispersion des listes n’est pas folklorique. Les attaques personnelles ne sont pas anecdotiques. Les règlements de comptes générationnels ne sont pas secondaires. Ils signalent que le système ancien ne structure plus.
Quand les étiquettes deviennent des stigmates, quand l’on parle plus des personnes que des projets, quand les alliances se font et se défont sans cohérence d’ensemble, c’est que le centre symbolique a disparu.
Nous ne sommes plus dans un pays organisé autour d’un compromis. Nous sommes dans un pays en recomposition.
Le risque
Un pays sans centre est vulnérable. Pas parce qu’il va exploser demain. Mais parce que plus rien n’organise les loyautés.
Les institutions continuent d’exister. Les budgets continuent d’être votés. Les transferts continuent d’arriver. Mais le sens s’est affaibli.
Or un système peut survivre longtemps sans enthousiasme. Il ne survit pas sans cohérence.
Ce qui vient
Deux options se dessinent. La première : la stagnation. Un pays qui gère son flou. Des élections régulières. Des majorités fragiles. Un équilibre sous perfusion.
La seconde : la formulation d’un nouveau centre. Non pas un slogan. Non pas un camp contre l’autre. Mais une architecture capable d’assumer la réalité démographique, économique et symbolique du territoire.
Pour l’instant, personne ne l’a formulée clairement. Nous sommes donc dans l’entre-deux.
Nommer sans s’affoler
Il ne sert à rien de dramatiser. Il ne sert à rien non plus de se mentir. Ce que nous vivons n’est pas une simple séquence électorale. C’est la fin d’un régime symbolique.
Le vieux cadre ne suffit plus. Le nouveau n’est pas encore écrit.
La Nouvelle-Calédonie n’est pas en train de s’effondrer. Elle est en train de chercher son prochain centre.
Et cela change tout.
