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Incendies : « La responsabilité ne doit pas seulement être sur les Kanak au prétexte que ce sont eux qui allument les feux »

En ce début décembre, la majeure partie du territoire est placée en risque très élevé de feu de forêt.  Des incendies d’origine malveillante ou accidentelle, mais toujours humaine, ont en effet été déclenchés à Thio, à Ouégoa, à Bourail ou encore au mont-Dore. L’occasion de revenir sur les résultats de l’étude financée par la province Nord et rendue publique avant la saison chaude… Les conclusions des chercheurs spécifiaient en effet que « La responsabilité [des incendies] ne doit pas seulement être sur les Kanak au prétexte que ce sont eux qui allument les feux ». 

La culture sur brulis, appelée aussi essartage, est l’un des plus anciens systèmes agraires utilisé par l’homme. Apparu il y a environ 8 000 ans, cette méthode repose sur l’utilisation du feu pour défricher et fertiliser les sols. Disparu depuis le moyen-âge sur le sol européen*, cette méthode est toujours d’actualité en Nouvelle-Calédonie. C’est ainsi que dans une fameuse conférence présentée par Christophe Sand**, l’ex-directeur de l’institut d’archéologie de la Nouvelle-Calédonie et du Pacifique (IANCP) avait expliqué comment il y a 2 000 ans, la culture sur brulis avait entrainé une profonde transformation des paysages calédoniens :

« Au cours du premier millénaire de peuplement de la Nouvelle-Calédonie (…) Les gens sont des agriculteurs, ils sont arrivés avec des tarots, des ignames, avec des cannes à sucre, avec des bananiers, avec des cocotiers sur leurs pirogues. Et ils se retrouvent devant des îles où il n’y a que de la forêt depuis des millénaires. Ils vont donc mettre le feu à la forêt pour pouvoir cultiver (…) premières conséquences : aux premières fortes pluies ou cyclones, toutes ces terres vont être arrachées par la pluie puis entrainées vers les plaines et les bords de mer (Christophe SAND, extrait de la conférence “Archéologie de 3000 ans de présence humaine en Nouvelle-Calédonie“, septembre 2018 »

C’est ainsi que l’archéologue avait démontré que la culture sur brulis avait entrainé durant les siècles suivant une course vers la recherche de terres cultivables (les espaces brulées dans les montagnes étant devenus stériles puisque privés de terre arables). Depuis lors, jusqu’à la fin du XIXème siècle, la culture sur brulis a perduré là où les populations pouvaient la pratiquer. C’est seulement en 1882 qu’un ingénieur métropolitain des eaux et forêts en mission d’évaluation des ressources forestières avait sonné l’alarme, effrayé par la fréquence des incendies sur le territoire. Depuis lors, les pouvoirs publics font ce qu’ils peuvent pour prévenir les incendies et faire évoluer les mentalités, les feux étant responsables de l’asséchement des sols et de la destruction de la flore et de la faune calédonienne. Pour autant, la culture sur brulis étant toujours utilisée dans le monde kanak, la province Nord avait décidé – avant la saison sèche propice aux incendies – de publier les résultats d’une étude qu’elle avait commandé à une jeune chercheuse qui avait présenté une thèse sur le sujet. L’objectif de cette étude était de justifier l’utilisation du feu dans le monde kanak en expliquant que c’était « culturel » et « calédonien ».

Une étude pour justifier l’injustifiable ?

La publication de cette étude de doctorat intitulée « L’épreuve du feu : politiques de la nature, savoirs, feux de brousse et décolonisation en Nouvelle-Calédonie » avait occasionné de nombreux débats, notamment sur les réseaux sociaux. La chercheuse Marie Toussaint (qui a présenté sa thèse en mars 2018) était en effet chargée par la province nord de dire tout et son contraire pour justifier les départs de feux sur terres coutumières ou non. Ainsi, la doctorante affirmait que, dans le monde kanak « le feu c’est la vie », puisque celui-ci assure la fertilisation des terres brulées. De même, via une circonvolution mentale assez osée, la chercheuse déclarait dans les Nouvelles calédoniennes que : « Si on regarde une carte, oui il y a plus de départs de feu en tribu. Mais il ne s’agit que de petits incendies (…) L’historique plaide donc en faveur d’un trait culturel calédonien plutôt que kanak ». De la même manière, l’étude s’évertuait à mettre en avant les aspects positifs des feux, et cherchait à expliquer, justifier ou même à pardonner les incendies volontaires :

« Il existe un écart entre le fait de savoir pourquoi les gens mettent le feu en tribu et comment se construit le discours sur le feu (…) Si, par exemple, les cochons détruisent en quelques nuits le résultat d’une année de travail, qu’il est impossible de les chasser parce que la végétation est trop dense, le feu peut apparaître comme une solution (…) C’est donc un problème calédonien au sens large. La responsabilité ne doit pas seulement être sur les Kanak au prétexte que ce sont eux qui allument les feux (Marie Toussaint, 11/09/19 ; sources : LNC) »

Etrangement, la chercheuse se contredisait par la suite en expliquant qu’il fallait « éviter de délivrer un discours simple, voire simpliste, qui ne touche et ne concerne personne, en disant par exemple que les incendies sont le fait des Kanaks ». Une affirmation contraire à ses propres conclusions qu’elle exposait précédemment.

Conclusions

Le principe de mettre le feu à la nature pour permettre le défrichage, la chasse, le nettoyage ou la fertilisation des sols est une pure ânerie qui n’est plus utilisée à grande échelle sur la planète terre que dans les pays sous-développés qu’on nommait naguère le « tiers-monde » (cet été, les incendies qui ravagent l’Amazonie et l’Afrique centrale chaque année ont fait scandale et ont été au cœur des discussions du G20).  De même, chez nous, les feux et les incendies ravagent la Nouvelle-Calédonie, assèchent son sol, détruisent les écosystèmes, participent aux sècheresses et à la raréfaction des sources d’eau potable. Pour autant, si les mentalités ne changent pas et que le nombre d’incendies volontaires ne diminue pas, il semble que l’objectif des élus et des responsables indépendantistes soit à la fois de nier les aspects négatifs des feux, mais aussi de lutter contre tout ceux qui remettraient en cause l’utilisation de la culture sur brulis pratiquée dans le monde kanak ainsi que ses funestes conséquences sur l’environnement. On peut aussi s’apercevoir que plusieurs personnalités qui se sont dernièrement lancées médiatiquement dans le juteux « combat pour l’environnement » (contre notamment l’industrie minière), sont bien silencieuses aujourd’hui, alors que des milliers d’hectares continuent à bruler un peu partout sur le territoire.

Il faut dire que s’attaquer aux départs de feux, c’est aussi s’attaquer à une tradition qui, comme le soulignait Marie Toussaint « revêt beaucoup de fonctions chez les Kanaks ». Alors forcément, il y a moins de monde sur le tarmac…

*Au Moyen Âge, le brûlis était encore utilisé marginalement en Europe occidentale dans les parties les moins productives des écosystèmes. 

**De nombreux observateurs estiment que Christophe Sand a été viré de son poste de directeur début 2019 précisément à cause des conclusions de ses travaux. Ces derniers mettaient en effet en lumière d’une part le « peuplement de remplacement » qu’a connu la Nouvelle-Calédonie lors de l’arrivée des premiers mélanésiens (avec la disparition des peuples Lapitas) et d’autre part les conséquences catastrophiques de la culture sur brulis sur les paysages calédoniens laquelle étant, in fine, une des causes des nombreuses guerres tribales liées à la recherche de terres cultivables durant le dernier millénaire. Des conclusions qui ont semble-t-il été très mal acceptées par une partie du monde indépendantiste. Ainsi, quelques jours avant les élections provinciales, le conseil d’administration de l’IANCP avait prononcé le licenciement du directeur. Une mesure demandée alors par le cabinet de la membre du gouvernement en charge de la culture (Dewé Gorodey, Palika) et par l’exécutif de la province Nord. A l’époque, Christophe Sand avait déclaré ne pas avoir été ni convoqué ni informé officiellement de cette décision et, à ce jour, il en ignore encore les raisons officielles.

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Hubert B. a rejoint Calédosphère au tout début de l’année 2015. Enfant du pays, il a grandi à Nouméa et a ensuite bourlingué durant près de vingt ans au gré de ses envies et des hasards de la vie. Fils d’une bibliothécaire/documentaliste, il a été tour à tour enseignant, pigiste, formateur mais c’est finalement vers l’écriture qu’il a choisi de revenir. Succinct, précis, parfois laconique, si son style est volontiers direct, ses intérêts sont éclectiques et toujours tournés vers l’actualité. Sa citation favorite : « Le journaliste doit avoir le talent de ne parler que de celui des autres »



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ditou
ditou

Le feu, oui combien l’ont chanté?. Johnny Halliday l’a clamé haut et fort “allumez le feu”. Mais l’une de ses phrases est la plus étonnante “il suffira d’une étincelle et d’un mot d’amour, oui pour allumer le feu”. Donc allumer un feu c’est un acte d’amour. On comprend mieux le titre,”La responsabilité ne doit pas seulement être sur les Kanak au prétexte que ce sont eux qui allument les feux ». https://www.youtube.com/watch?v=4c5fIeVHVXw Si c’est un acte d’amour, alors il faut demander à Eddy Mitchell, qui pour lui un acte d’amour sans être marié est un pêché.(Pas de boogie woogie). Dois… Lire la suite »

Alikantitra

Ditou : “C’est pour cela que nous avons ce titre”

CQFD.
Remarquable exposé, Ditou.

Toutefois, et je regrette de devoir t’en faire la remarque, tu n’as pas commenté le sens profond de la photo du dit titre.

ditou
ditou

Alikantitra Oui en effet, tu fais bien de me le rappeler. En ce qui concerne la photo, elle est surréaliste. La voiture rouge, que fait elle si loin dans cette terre brûlée, ne devrait elle donc pas être en bordure du feu?, là ou se trouvent les flammes dont le orange est si chatoyant. Ne devrait elle pas se mettre du coté encore sec et non brûlé, pour faire barrage au feu?.Il faut dire que le rouge se voit mieux sur du noir, comme cette terre brûlée, donc on prend une pose photo. Et pendant ce temps le feu brûle.… Lire la suite »

Nogius
Nogius

T’as rien trouvé de plus con et inutile à écrire ?

ditou
ditou

Nogius Si c’est à moi que tu t’adresse, laisses moi te dire que rien n’est con ni inutile dans la vie. Il faut seulement observer l’être humain. Qui peut dire qui est con et qui ne l’est pas?. Parfois Nogius, tu as dû t’en rendre compte par toi même, je te cite : “J’ai écrit une contribution qui n’est jamais sortie et j’en suis vraiment déçu.” Il y a deux possibilités pour les raisons, qu’elle ne soit pas sortie. La première est qu’elle n’était pas assez conne pour paraître. La deuxième était trop conne et inutile pour paraître. Comme mon… Lire la suite »

Nogius
Nogius

Ou peut-être qu’elle est trop polémique ou ne plait pas à la ligne éditoriale.
Un commentaire et une contribution c’est pas la même chose.
Encore une explication à la con.

ditou
ditou

Nogius
Que tu fasses un commentaire sur un sujet donné ou que tu en fasses un article. Çà ne change rien à part que l’un est mis très haut placé et les commentaires plus bas. Mais çà ne change rien à ta position sur le sujet.
Normalement en journalisme l’article doit être neutre et pas prendre parti d’un camps ou d’un autre.
Pas con que çà mon explication, car ton explication vient en plus des deux possibilités que j’ai mise.
Mais comme ton commentaire parlait de con et d’inutile, je t’ai fait une réponse sur ton reproche et rien d’autre.

Nogius
Nogius

Peut être que si on posait des interdictions coutumières de faire des feux on aurait du résultat.

Alikantitra

Nogius : “Peut être que si on posait des interdictions coutumières de faire des feux on aurait du résultat.”

Même en dehors des réserves tribales ?

Et dans la pratique, on fait comment ? en entourant les zones à protéger de bouquets de feuilles (qui vont sécher) ?

XYY
XYY

Alik.
“bouquets de feuilles”. Certains boucans “contemporains” se présentent sous forme de topettes emplies d’un liquide dans lequel macèrent des trucs et des machins. Faut privilégier ce type de boucans…

LedZep
LedZep

@XYY
“Certains boucans “contemporains” se présentent sous forme de topettes emplies d’un liquide dans lequel macèrent des trucs et des machins”.

Et souvent après consommation effrénée de ces topettes arrivent de salvatrices mictions propices à arroser les broussailles en feu.
Pour peu que l’on dispose ci et là des canettes au format double cabine. Alors là ! Bien pour la nature mais pour notre Santé Publique…

http://2.bp.blogspot.com/-J6Q5AISxO24/TdI7xpuUnJI/AAAAAAAAAcY/BS_W0wlgp3c/s640/number+one.jpg

ditou
ditou

Nogius
“Peut être que si on posait des interdictions coutumières de faire des feux on aurait du résultat.”
Pourquoi ne pas aussi mettre l’interdiction d’uriner dans la nature. Si tu ne le sais pas : cela tue les mauvaises herbes, comme les bonnes.
Pas besoin de produit désherbant.
Non mais, vous croyez mettre des interdits partout, mais ou est la liberté alors.
Non, il faut juste être prudent et responsable.

Bigfoot

Certains ne voudraient ils pas faire peur ?…. à d’autres, ou bien les dégoûter, à quelques mois du référendum ?… Voir, les pousser à partir ?… À méditer.

Alikantitra

Je ne voudrais pas jouer les Ditou, mais je verrais bien, comme prochain (faux-)marronnier d’Hubert B. un article très critique sur la libéralisation de la vente d’alcool que préparent les usurpateurs AeC en PS.
Rappel :
https://caledosphere.com/2017/12/13/lutte-contre-lalcool-gouvernement-assume-cree-polemique/

Nogius
Nogius

En voilà des commentaires intéressants https://www.lnc.nc/breve/video-le-ouen-toro-en-feu

ditou
ditou

Nogius
J’ai lu ces commentaires, ce ne sont que des clones. Tous dans le même moule. Nous ici c’est varié, tu as un peu de tout.
Donc quand il y a commentaires diversifiés c’est mieux, on peut comprendre, que tel personne a écrit cela, même si ce n’est pas notre version.
Mais le clonage c’est ennuyeux, j’ai l’impression de lire qu’une seule personne parmi plusieurs commentaires.

XXX
XXX

Un nouveau slogan : “J’aime mon pays ! Je le brûle !”

XYY
XYY

XXX.
“Un nouveau slogan : “J’aime mon pays ! Je le brûle !” “. En son temps Guy George ne parlait que de brûler ses valises….

Amélie
Amélie

Tout à fait, par exemple le Ouen Toro, un dernier refuge pour le moins de 1% de forêt de type ” forêt sèche endémique à la Calédonie” qu’il reste, pourquoi vouloir le bruler ? l est ouvert à tous, un bien partrimonial pour tous. Ce ne sont pas des jeunes instruits et ayant des activités intelligentes qui s’ amusent à cela , mais des tarés qui s’ennuient et s’alcoolisent, souvent manipulés à la base, et ensuite les manipulateurs racontent que eux ils veulent un pays sain pour leurs petits enfants , qu’ils sont eux proches de la nature et patati… Lire la suite »

Alikantitra

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