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Le camp indépendantiste fragilisé par le clivage générationnel

Trois semaines après les Evènements du 13 mai, sur le terrain, les troupes mobilisées par la CCAT semblent de plus en plus échapper au contrôle des anciennes structures politiques indépendantistes. Une partie de la jeunesse kanak, plus radicale, rejette en effet le double discours des dirigeants du FLNKS et souhaite continuer les blocages et les exactions jusqu’à l’indépendance et le départ de la France. « Ciel, ma créature m’échappe ! »

On n’a rien gagné parce que ce sont les mêmes leaders depuis 35 ans“. Selon un cadre de l’Union Calédonienne interrogé ce week-end par France Info, il s’agirait-là du résumé de la pensée qui prédomine dans les rangs des jeunes militants indépendantistes. Une opinion qui expliquerait les raisons pour lesquelles la situation insurrectionnelle perdure : la génération encore au pouvoir dans les partis politiques indépendantistes ne seraient plus ni écoutée, ni même respectée par une part importante de la jeunesse kanak. Celle-ci s’est en effet aperçue – mais un peu tard – que le camp de l’indépendance avait bel et bien perdu les trois référendums et ce malgré, à chaque scrutin, des discours enthousiastes, voire même victorieux de la part de ses dirigeants du FLNKS. À l’œuvre dans les incendies, les pillages et les blocages, cette jeunesse kanak parmi la plus radicale et la plus combattante, a ainsi vécu ces dernières années un phénomène de dissonance cognitive de façon collective. Elle s’est retrouvée, après la phase référendaire, confrontée à une réalité bien différente et en totale contradiction avec ses pensées et ses croyances, elles-mêmes forgées par ses pairs.

« Tous les mensonges que nous racontons contractent une dette envers la vérité.

Tôt ou tard cette dette se paie.

(Wladimir Tchertkoff. Ext. « Le crime de Tchernobyl », Ed. Broché) »

Or, les étapes de la dissonance cognitive sont bien connues et peuvent entrainer une succession de plusieurs états de tension mentale bien répertoriés. Selon le modèle de Kübler-Ross (Cf. les cinq étapes du deuil) ces cinq étapes sont le déni, la colère, le marchandage, la dépression et finalement l’acceptation. Or, parmi la population indépendantiste, il semble bien que le gouffre entre la jeunesse et ses ainés soit si important désormais que les deux groupes n’ont pas ressenti les mêmes sentiments et les mêmes émotions aux mêmes moments. Ils sont donc en décalage. Alors que la majorité des indépendantistes vivaient encore dans le déni, les plus vieux parmi eux étaient déjà passés à la phase de marchandage (d’où la recherche de compromis avec l’Etat et les négociations) quand la jeunesse, elle, est restée prisonnière de sa colère. Il en résulte l’apparition d’un clivage générationnel qui ne peut que s’accentuer dans les mois et les années qui viennent…

Putsch générationnel et divisions dans les CCAT

Un jeune kanak interrogé par France Info sur un barrage expliquait ce samedi aux journalistes métropolitains que : “Nos vieux ont fait ce qu’ils ont pu pour nous libérer de la France, mais on a assez attendu. Maintenant, c’est notre moment, c’est le moment des jeunes ». Un autre leur explique que « Il faut finir le travail engagé par les aînés.” Finir le travail, c’est-à-dire proclamer la Kanaky et prendre le pouvoir par la force, quitte à détruire le pays. Plus important encore, d’autres voix s’affichent ouvertement pour critiquer les vieux élus du FLNKS les traitant face aux médias nationaux de « magouilleurs » ou de « corrompus » et remettant même en cause leur légitimité démocratique :

“Ils (les élus indépendantistes) ne sont pas là tous les jours avec nous. Nous on dort sur les barrages, on vit barrage. Eux ce sont des magouilleurs, ils ont trop d’intérêts personnels, des intérêts que nous, on ne connaît pas mais pour lesquels eux, ils se battent (…) Le dégel du corps électoral c’est que du blabla nous, on veut passer à l’action. Tout ce que l’on veut c’est qu’ici on soit reconnus. Il y avait des rois ici. On veut la remise en place de tout ça, de notre culture, de la hiérarchie kanake, des grands chefs (ABRAHAM, 30/05/24 ; sources : France Info)”

Il faut dire que lors des derniers évènements de 84-88, la responsabilité incombait à des hommes appartenant à la génération dite silencieuse (Jean-Marie Tjibaou est né en 1936 et Jacques Lafleur en 1932). Mais c’est la génération un peu plus jeune qu’eux, celle des Boomers (nés entre 1943 et 1960) qui était sous leurs ordres. De Eloi Machoro (né en 1946), à Paul Néaoutyine (né en 1951) en passant par Roch Wamytan (né en 1950), c’est elle qui occupait le terrain et qui menait la lutte « au nom de la cause ». Sans surprise, quarante ans plus tard, c’est du côté de la génération de leurs enfants que l’on trouve les meneurs les plus engagés et les plus radicaux, parmi lesquels Alphonse Dianou (fils) ou encore Joël Tjibaou. L’un et l’autre ayant en commun d’avoir perdu leur papa durant les événements, le premier parce que son père a fait la guerre à la République Française, le second parce que le sien a signé la paix avec elle. De même, leurs troupes sont majoritairement constituées de jeunes kanak de la génération Z (nés entre 1998 et 2010) lesquels sont les petits-enfants des Boomers et donc trop jeunes pour avoir subi les traumatismes et les privations liés aux Evènements des années 80. Et comme depuis les origines de l’humanité, ces deux générations (âgées entre 15 et 45 ans) estiment qu’elles réussiront là où leurs ainés ont échoué :

“Certains jeunes nous reprochent, à nous dirigeants, de ne pas être assez efficaces. Je peux vous montrer un tas de profils sur Facebook qui ont la haine contre les dirigeants. Ce sont des messages à base de : ‘On va vous buter’ (Cadre de l’UC, 01/06/24 ; sources : France Info)”

De 1878 à 1917 et de 1984 à 2024 : La révolte et la réplique ?

Reste que depuis quelques jours, ce clivage générationnel entraine des conséquences pour la Nouvelle-Calédonie, et notamment en ce qui concerne la paix sociale. En effet, une demi-douzaine de structures issues de la CCAT ont fait publiquement connaitre leurs critiques vis-à-vis du FLNKS et refusent de cesser les blocages. De plus, les représentants des CCAT de Moindou, de Koné, de Poya, de Thio, de la Foa, de Farino ou encore de Maré et de Sarraméa ont tous communiqué sur les réseaux sociaux ces derniers jours pour critiquer vertement les élus indépendantistes « historiques ». Dans un communiqué diffusé ce lundi, la CCAT de Poya rappelle ainsi à ces élus que « une fois de plus, la manipulation de masse exercée lors des conflits autour de l’Usine du Sud (USUP) n’est plus tolérable ni acceptable. Ces leaders qui pensent encore nous mener, nous le peuple kanak au doigt et à l’œil depuis un local ou un téléphone de Nouméa, font croire qu’ils peuvent encore porter nos voix », leur reprochant par ailleurs de « prendre en otage le FLNKS » aux « profits d’intérêts privés ». Pour sa part, la cellule du CCAT de Boulouparis et de Mwacirii (La Foa, Farino, Sarraméa) a diffusé un texte expliquant que dans le monde kanak « les voix s’élèvent de manière unanime pour dire que les mêmes négociateurs (NDLR : que ceux des accords) ne peuvent que produire les mêmes effets » et appelle l’ensemble des élus du FLNKS à démissionner « comme nos anciens ont eu le courage et l’honnêteté de le faire » durant les années 80.

Une occasion de rappeler que, selon Jean Guiart (Cf. Procès de la rébellion de 1917) les causes de la révolte kanak de 1917 s’expliquent en grande partie par les conséquences de la Grande révolte de 1878. En effet, après ce conflit particulièrement meurtrier et la défaite des guerriers d’Ataï contre l’administration coloniale, la mise en place des réserves et du système de l’indigénat avaient engendré une désagrégation des structures sociales autochtones et un fort ressentiment de la part des générations suivantes. Et quarante ans après leurs ainés, leurs enfants et leurs petits-enfants ont, à cette époque aussi, essayé de faire partir l’occupant par la lutte armée. Ne dit-on pas que celui qui ignore son histoire est condamnée à la revivre ?

Rappels historiques :

  • Grande révolte kanak de 1878 : environ 1000 morts kanaks et 200 européens
  • Révolte kanak de 1917 : environ 250 morts kanaks et 20 européens
  • Evènements de 1984-1988 : environ une centaine de morts
  • Insurrection de 2024-? : 7 morts…

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JNC

Ancien journaliste, aujourd’hui à la retraite, JNC a été l’un des tous premiers contributeurs officiels du média. Curieux, travailleur, attentif aux soubresauts de l’actualité, il sait conserver une certaine distance vis-à-vis de ses sujets. Volontiers pédagogue, jamais caricatural, souvent indigné, il conserve intact sa capacité à remettre en question la société calédonienne qu’il connait et décrit au jour le jour. Son crédo : « c’est l’actualité qui décide, pas nous »

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ditou
ditou
14 juin 2024 13:39

Milakulo Tukumuli candidat pour la deuxième circonscription. Alors là je ris bien. Il n’aura pas mon vote, ni celle de ma famille. Il se présente pour les indépendantistes. J’en suis sûre. Il faut dire une chose, plus on a de candidats, plus les électeurs s’éparpilleront vers les uns et les autres. Alors que les indépendantistes n’en présenteront qu’un. Un avantage pour eux dans ces législatives. On fait le point, pour l’instant, pour la première circonscription nous aurons donc : Metzorf, Renaissance Dunoyer Renaissance (s’il n’a pas changé de circonscription). Falaeo Eveil océanien et un candidat du RN. Pour la deuxième… Lire la suite »

ditou
ditou
14 juin 2024 11:07

Un peu de rigolade.
L’UC demande à Macron le retrait des forces de l’ordre pour sortir de la crise.

https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/politique/l-uc-demande-a-emmanuel-macron-le-depart-des-forces-de-l-ordre-pour-sortir-de-la-crise

Naif
Naif
14 juin 2024 06:10

Après 7 ans de pouvoir mr Macron se rend compte qu il y a un problème d immigration et d insécurité en France ! Chapeau quelle intelligence politique

ditou
ditou
13 juin 2024 18:19

Je vous l’avais prédis en 2023 que 2024 serait l’année des pertes d’emplois volontaires ou forcés.
En politique c’est pareil.
Après Eric Ciotti mis à la porte. Voici Marion Maréchal.

https://www.20minutes.fr/politique/assemblee_nationale/4095992-20240613-elections-legislatives-2024-accusant-trahison-zemmour-met-marion-marechal-porte-reconquete

Naif
Naif
13 juin 2024 14:04

Les prisons françaises sous l autorité de Mr Dupont Moretti et la macronie
Faut rien changer surtout tout va bien . Un scandale la faiblesse de l Etat
https://youtu.be/xyUzcvbf-kM?si=KTMbsMd86CkHk4jk

Naif
Naif
13 juin 2024 06:26

Eric Ciotti : «Il y aura autour de 80 candidats Les Républicains soutenus par le Rassemblement national»!!! Sur c news

ditou
ditou
Répondre à   Naif
13 juin 2024 06:40
Naif
Naif
Répondre à   ditou
13 juin 2024 07:01

Il conteste cette exclusion . Il va embarquer des électeurs vers le RN. Les LR c est fini

Naif
Naif
12 juin 2024 23:23

Selon un sondage exclusif de l’Institut CSA pour CNEWS, Europe 1 et le JDD, paru ce mercredi 12 juin, 57% des Français souhaitent qu’Emmanuel Macron démissionne en cas de défaite de la majorité présidentielle aux élections législatives

ditou
ditou
Répondre à   Naif
13 juin 2024 06:24

Non il ne démissionnera pas. Il lui reste que 3 ans à peu prés.
Pourtant j’avais vu un congé sans solde d’un an.
Je vous en avais parlé, mais c’est vrai, que ce serait une première pour un président, et çà pour l’année 2025.
57%, çà pourrait dire que 43% le soutiendrait et donc sont capables de voter pour son parti pour l’élection de l’assemblée nationale.
Cà ne laisserait que 57% a distribuer pour les autres partis. Car je ne vois pas le NR avoir le pouvoir dans ce cas. A moins qu’une fois de plus les pourcentages soient faux.

Clarkounet Gaybeulounet
Clarkounet Gaybeulounet
Répondre à   Naif
13 juin 2024 10:36

On s’en branle. il ne démissionnera pas, il y aura une cohabitation.

C’est prévu dans la constitution.

Arrête de rêver éveillé.

Dernière modification 6 jours plus tôt par Clarkounet Gaybeulounet
LedZep4096
LedZep4096
Répondre à   Naif
13 juin 2024 12:27

Naïf “Selon un sondage exclusif de l’Institut CSA pour CNEWS, Europe 1 et le JDD, paru ce mercredi 12 juin, 57% des Français souhaitent qu’Emmanuel Macron démissionne…” Avant d’accorder un blanc-seing à ce sondage, tu devrais te poser la question : A qui appartiennent CNEWS, EUROPE 1 et le JDD ? Et peut-être que là, tu le considéreras avec plus… de circonspection. Une piste ? A deux grands “copains” de Jupiter (à prendre au nième ° bien entendu). Au boulot ! Pour ce qui est de la fiabilité des sondages, un aperçu de la difficulté à l’atteindre : https://www.madeinvote.com/ressources/marge-derreur-dans-quelle-mesure-le-resultat-dun-sondage-peut-il-etre-fiable “Marge… Lire la suite »

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