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MONNAIE UNIQUE ET PAYS DESUNIS

J’ai eu la chance il y-a une quinzaine d’années d’entendre un éminent professeur d’économie monétaire expliquer à des jeunes étudiants, dont je faisais partie, la théorie des zones monétaires optimales. Les travaux y ayant mené furent entrepris par Robert Mundell et Marcus Fleming dans les années 60. Près de quarante ans plus tard, en 1999, Robert Mundell reçut le prix Nobel d’économie pour ce travail (1).

On peut donc difficilement penser que cette théorie était farfelue, et en tout état de cause, quarante ans est une durée assez longue pour que la théorie puisse être revue par d’autres économistes et confrontée à l’épreuve des faits.

Les étudiants écoutaient donc sagement ce professeur, d’autant plus sagement que la partie émergée de la théorie, sans rentrer dans la modélisation, est assez simple à comprendre. Pour faire une monnaie unique sur un territoire quelconque, il faut en gros que les facteurs de production, capital et travail, soient mobiles, et que l’inflation y soit à peu près partout la même. En français ça veut dire qu’il faut qu’un espagnol puisse aller travailler facilement en Allemagne si ça lui chante, et qu’il soit simple comme bonjour pour une PME française d’ouvrir des bureaux à Lisbonne.

Un tout petit problème a cependant été noté par l’assistance. Même pour des économistes « de base », il apparaît clairement que la zone euro n’est pas une zone monétaire optimale, et qu’en conséquence l’euro n’aurait pas dû être mis en place. Comment penser qu’une famille puisse décider d’aller vivre dans un autre pays pour y travailler alors qu’elle ne le ferait que très difficilement d’une région française à une autre ? Comment penser qu’il soit facile pour une PME de se développer en Europe alors que la langue, le système réglementaire, les habitudes de travail, la culture y sont différentes ?

Lorsqu’un étudiant plus courageux que les autres s’est risqué à poser la question, la réponse du professeur a été d’une clarté assourdissante : « C’est exact, l’Euro n’aurait pas dû exister ». Si nous avions pu penser qu’il ne s’agissait là que du positionnement partisan d’un eurosceptique, les choses auraient été plus simples. Mais voilà, la réponse était technique, basée sur une théorie nobélisée, sans élément contradictoire.

Deuxième question, assez logique : « Mais alors pourquoi a-t-on fait l’Euro ? ». La réponse fut une de celles qui vous font réaliser que vous avez encore beaucoup de choses à apprendre, et pas seulement dans les bouquins : « Pour éviter la guerre. » Il est vrai que l’Europe a été particulièrement apte au cours de son histoire à provoquer des conflits : la première et la seconde guerre mondiale y sont nées, sans compter les plus récents conflits au Kosovo et de plus anciens dans l’histoire, qui sont innombrables.

Finalement la monnaie unique est un instrument politique mis en place en Europe parce qu’en poussant les européens à travailler ensemble, on les incitait à dépendre les uns des autres et, partant, à ne plus se faire la guerre. La théorie économique expliquait ce qui devait être réuni pour que la monnaie unique marche, et l’Europe a mis en place la monnaie unique dans le sens opposé : dans l’espoir que les conditions nécessaires se vérifient elles-mêmes au fil du temps.

Je ne me souviens pas d’avoir entendu ces deux arguments, l’argument économique et l’argument politique, lorsque l’arrivée de l’euro a été discutée, plusieurs années durant, avant 1999 en Europe ? Je ne me souviens pas d’avoir entendu des hommes politiques expliquer aussi clairement à la population qu’ils savaient que les conditions n’étaient pas réunies mais qu’ils poursuivaient un objectif plus grand. Et pour cause d’ailleurs, s’ils l’avaient fait la population aurait sans doute marqué un désaccord ferme qui aurait pu tuer le projet.

La grande question de l’époque était plutôt de savoir si les commerçants allaient profiter de l’euro pour augmenter leurs prix. Les hommes politiques étaient testés sur leur connaissance du prix de la baguette ou d’un ticket de métro, en francs et en euros. C’est vrai que c’est important d’être dirigés par des gens qui savent combien coûte un ticket de métro dans une monnaie qui n’existe pas encore.

Je mesure mal les conséquences de l’introduction de cette monnaie « mal née », mais il semble que la question soit encore loin d’être réglée. Alors que la Grèce sombre, ce sujet refait surface sous une autre forme. Les allemands qui savent bien que tout ça ne marche pas y vont à reculons, tandis que les français qui le savent aussi bien poussent pour aider la Grèce sur la base du même objectif de paix et d’entente entre les pays européens qu’avant. Ne laissons pas sombrer la Grèce, nous allons y préparer un terrain favorable aux nationalismes, à la violence et surtout nous risquons d’y laisser notre projet européen.

Si je devais encore douter de cela, je reprendrais deux phrases de la première déclaration de Nicolas Sarkozy lors d’une conférence privée, après 5 mois de silence suite à la présidentielle perdue : « S’il n’y a pas l’Union européenne, il y aura la guerre. L’Allemagne et la France n’ont pas d’autre choix que de se rapprocher, si l’Allemagne et la France ne se rapprochent pas, elles s’affronteront. » (2) Mais il n’est pas le seul à le penser. On se souvient des polémiques lors des révélations selon lesquelles François Mitterrand avait imposé l’Euro à Helmut Kohl pour le soutenir dans le projet de réunification allemande (3). Toujours pas convaincu ? Voici une déclaration officielle du comité Nobel : « Le prix Nobel de la paix 2012 est décerné à l’Union Européenne pour plus de 60 ans dévoués à la paix et à la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe. » (4) N’est-il pas étrange de décerner le prix Nobel de la paix à une organisation comme l’UE ? Depuis que j’ai compris ce que cette volonté de paix, qui transcende d’ailleurs les partis politiques, avait coûté à son économie, je trouve que c’est bien mérité.

J’ai toujours été contre le sauvetage de la Grèce, dont la population refuse d’ailleurs violemment les modifications économiques drastiques qui lui sont imposées avec l’argent frais de l’Union Européenne. D’un point de vue économique, il ne devrait pas y avoir d’Euro en Grèce. Mais à la question : “la guerre ou les difficultés économiques ?”, je choisis les difficultés économiques. C’est un choix un peu troublant, parce que d’une part les extrémismes sont probablement en train de monter en Grèce malgré l’existence de l’Euro, et parce que d’autre part nous ne saurons peut-être jamais si l’Euro est réellement en capacité d’éviter une guerre en Europe.

Un détail amusant : les Etats Unis d’Amérique ne sont pas non plus une zone monétaire optimale, ce qui les oblige à des transferts financiers massifs d’Etat à Etat via le gouvernement fédéral.

Mais ceux qui ne voient en Grèce qu’une image de la lutte des classes, qu’un affrontement entre la droite et la gauche, ratent massivement l’essentiel et font le lit des extrémismes.

(1) http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/economics/laureates/1999/press.html/
(2) http://frenchmorning.com/le-texte-de-la-premiere-conference-de-nicolas-sarkozy/
(3) http://www.voxeurop.eu/en/content/article/351531-you-get-unification-we-get-euro
(3) https://euobserver.com/political/119735
(4) http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/peace/laureates/2012/

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Magellan est un navigateur. Soucieux de regarder loin à l’horizon pour savoir dans quelle direction aller autant qu’à la verticale de la coque pour éviter les récifs, il observe avec curiosité. Eveillé récemment à la politique par plusieurs tempêtes, il s’interroge sur l’état du navire et sur la meilleure route à prendre. Ouvert à toutes les idées, pragmatique, avec une sensibilité particulière sur les sujets économiques, confiant dans l’équipage mais un peu moins dans la liste des capitaines possibles, il a pris le parti de se donner les moyens d’avoir ses propres opinions… et de les soumettre à la lecture des visiteurs de Calédosphère.



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41 Commentaires sur "MONNAIE UNIQUE ET PAYS DESUNIS"

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… et la, une poignee de
magouilleurs nantis saura comme a l’habitude avec ces voyous, en
profiter.
Ces quelques familles qui
tiennent le Caillou n’attendent que cela, que la France leur fasse de la place,
alors imaginez un peu si nous devenions ou independants ou autonomes (a moitie
enceinte, quoi!) : VIVE LA DEPARTEMENTALISATION et il va falloir que nos
politiques nous disent (et que leurs actions l’indique…) de quel BORD
ils/elles sont: du cote de ces quelques nantis ici-meme, ou du cote de NOTRE
majorite, du cote de la France? 

… et la, une poignee de magouilleurs nantis saura comme a l’habitude avec ces voyous, en profiter. Ces quelques familles qui tiennent le Caillou n’attendent que cela, que la France leur fasse de la place, alors imaginez un peu si nous devenions ou independant ou autonomes (a moitie enceinte, quoi!) : VIVE LA DEPARTEMENTALISATION et il va falloir que nos politiques nous disent (et que leurs actions l’indique…) de quel BORD ils/elles sont: du cote de ces quelques nantis ici-meme, ou du cote de NOTRE majorite, du cote de la France? 

L’Euro aurait du exister… APRES la formation d’une Europe sociale, economique et meme culturelle, mais l’Europe c’est ce que les pays Europeens ont fait de mieux, nous pouvons aussi remercier les pionniers de cette construction, face a la Chine, les USA et la Russie, nous avons besoin de l’Europe, les choses accomplies par cette Europe sont grandioses, mais il y a bien sur les premiers balbutiements, les erreurs -de +/- jeunesse…-, la mise de la charrue devant les boeufs, oui quand il s’agit de la monnaie commune: il faudra faire avec, surtout le Caillou qui devra se l’approprier cet Euro,… Lire la suite »
Antipodeanman2207S
Votre chronique est très intéressante.  Mais avant que de vous faire part de ma réflexion j’en commenterai 3 points :  1 – « ….la réponse du professeur a été d’une clarté assourdissante : « C’est exact, l’Euro n’aurait pas dû exister ».   Pour la boutade en matière d’oxymore on eut plus aisément compris que la clarté fut « aveuglante ». Mais « assourdissante » on comprend que jusqu’à ce que l’on puisse voir avec les oreilles l’existence de l’euro ne puisse être justifiée. 2 -«  Mais à la question : « la guerre ou les difficultés économiques ? », je choisis les difficultés économiques. »  En d’autre temps de grands hommes ont choisi la guerre. Certains l’ont décrite… Lire la suite »
Le djihad n’est pas une guerre entre nations européennes, c’est un “conflit exporté”, et une lutte civilisationnelle plus qu’un conflit entre états. Je ne crois pas que cela ait quoi que ce soit à voir ni avec l’euro ni même avec la construction européenne en général. L’idée de la construction européenne et de l’euro est d’éviter les conflits entre nations européennes. Les problèmes en Ukraine, qui n’appartient pas à l’Union Européenne, relèvent plus de la stratégie géopolitique et de la lutte de souveraineté, même si tout cela démarré lorsque l’ex-président ukrainien a rejeté un accord d’association avec l’UE. A la… Lire la suite »
Eric

Il faut ajouter à ton explication que pour fonctionner il aurait aussi fallu faire en sorte que le pouvoir d’achat soit le plus proche possible avec 1€ que l’on soit en Suède ou en Italie voir en Grèce !!!Cela dit si en effet le but est d’éviter la guerre on peut l’entendre.Seulement voilà, in finé on aura pété l’économie et quand même la guerre…

@Ad Victoriam et FaF: Je partage votre avis; cependant je pense que vous perdez votre temps avec Inforetif; vos arguments l’encouragent à tenir, coûte que coûte, le discours atlantiste. Concernant l’article, il est intéressant bien que, fatalement, parcellaire. Il n’en est pas moins que l’UE telle que construite actuellement est une erreur, l’Euro une aberration économique. Tout ça va s’écrouler doucement si on fait attention, et dans le sang si les possédants nous y forcent. Dès le départ, la création de l’Union Européenne est une volonté de nier les démocraties et les nations; il n’existe pas de “peuple” européen, et… Lire la suite »
L’Union Européenne toute entière, euro y compris, est une gigantesque machine à solidarité. Les pays les plus faibles économiquement reçoivent depuis les origines des subventions massives de l’UE, donc des autres pays, pour accélérer leur développement et les “aligner” sur les autres. C’est pour cela que Mitterrand a dû menacer Kohl de le planter sur la réunification pour obtenir l’euro. C’est l’économie allemande qui soutient l’euro en tant que monnaie crédible, et surtout elle est l’un des rares pays d’Europe à être “contributeur net” au titre des politiques européennes, c’est à dire à donner plus qu’elle ne reçoit. Incidemment il… Lire la suite »
Antipodeanman2207S
Sans vouloir verser dans la polémique, vous m’excuserez de ne pas partager votre avis, mais le djihad est bien une guerre (je ne discuterai pas ici de ses nombreux ferments). Nos décideurs et hommes ou femmes d’influence de tous bords n’ont cessé ces derniers temps  de l’affirmer haut et fort. Dans la mesure où « l’euro n’aurait jamais du exister » et qu’il est la cause «des difficultés économiques »  ce que vous reconnaissez et que vous choisissez, le djihad,  qui n’est pas qu’un « conflit exporté » ni qu’une « lutte civilisationelle » comme vous semblez le penser (pensée bien loin d’être unanimement partagée), a au… Lire la suite »
Le djihad n’existe pas en Europe comme en Syrie par exemple, où il se traduit par des mouvements militaires organisés et de grande ampleur. Les actions terroristes en Europe n’ont rien à voir avec la construction européenne, et je ne répondrai pas sur le lien bizarre à tout le moins entre “l’immigration laborieuse” et le djihad… Sur l’euro, on ne construit pas un système monétaire “stable et fort” en incluant dans la zone monétaire unique des pays à la gouvernance faible et au budget immaîtrisé. Surtout quand les politiques budgétaires et fiscales ne sont pas coordonnées. Et pourtant ils l’ont… Lire la suite »
“Il y-a des dizaines de personnalités de gauche qui ont participé à la construction de l’Europe, comme de droite d’ailleurs, et l’un des objectifs de mon article était de montrer que ce projet européen va au-delà de tous les petits clivages droite/gauche.”L’Europe que l’on nous a “vendu” ne correspond en rien à celle telle qu’elle est aujourd’hui, d’où le “NON” largement majoritaire au référendum de 2005 en France, puis aux Pays-Bas et en Irlande en 2008. La démocratie en a prit un sacré coup dans l’aile puisque la voie parlementaire vint ratifier ce que le peuple avait rejeté. Ce rejet… Lire la suite »
Si c’est Attali qui l’a dit, tout le monde est d’accord: faut faire l’inverse de ce qu’il préconise, et de toute urgence. D’autre part, je ne confonds pas les aides aux banques privées pour faire tourner la roulette du casino mondial, et les réajustements productifs et sociaux qui auraient permis de faire marcher la machine européenne. Que les salaires, et les conditions fiscales, et le droit soit harmonisé parmi tous les pays d’Europe, et ça pourra marcher. Mais tant qu’on permettra à des entreprises de délocaliser la production en Bulgarie, le siège social en Irlande et de placer leurs fonds… Lire la suite »
C’est précisément pour anticiper sur – et pousser vers – davantage d’Europe que l’Euro a été mis en avant alors que les dirigeants savaient que les conditions économiques n’étaient pas réunies. Les délocalisations et les paradis bancaires n’ont rien à voir avec l’Europe, ni avec l’Euro, elles existent ailleurs ! Avec l’habitude on finit par savoir que chaque sujet est prétexte pour toi à lutter contre le grand capital, mais écrire “vivement l’effondrement” ce n’est pas sérieux. C’est un petit peu comme si tu étais à la fois communiste et anarchiste. Il y-a des dizaines de personnalités de gauche qui… Lire la suite »
Pour en revenir au sujet (pardon Magellan), on a mis effectivement la charrette devant les bœufs : une monnaie unique avant un minimum d’union politique et d’unification administrative des pays européens. Et le nouvel élargissement post-euro de l’Europe vers l’Est n’a pas arrangé les choses. L’hypothèse de la création de l’euro pour éviter une guerre indo-européenne me parait quand même un peu tirée par les cheveux, ne serait-ce que parce que la perspective d’une telle guerre est, je crois, extrêmement peu probable, au moins tant que certains des pays aspirants actuels (Turquie, Albanie et les pays issus de l’ex-Yougoslavie, à… Lire la suite »
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