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Alcool interdit : comment l’Etat s’est planté

La mesure d’interdiction de vente d’alcool a huit ans. Depuis lors, les faits d’insécurité liées à l’alcoolisation ont augmenté et le marché s’est adapté au détriment des classes moyennes. Retour sur une fausse bonne idée.

« L’interdiction de vente d’alcool s’est avérée efficace, elle va être aménagée et a fait naître une prise de conscience » Huit ans plus tard, la déclaration de Yves Dassonville a tout pour faire sourire. Car c’est depuis ce haussaire-là que le marché de la vente d’alcool s’est tant transformé en Nouvelle-Calédonie. Confronté comme ses prédécesseurs à l’importance du nombre d’actes de délinquance sur fond d’alcool, l’ancien haut-commissaire avait peu après sa nomination, en septembre 2008, voulu révolutionner les consciences. Sa méthode ? l’interdiction pure et simple de vente d’alcool tous les week-ends, le vendredi après-midi et plus tard, le mercredi après-midi dans le Grand Nouméa, où se concentre 70% de la population du territoire. Depuis cette époque, les Calédoniens ne peuvent acheter librement de l’alcool en grande surface ou dans le commerce que huit demi-journées par semaine. Quelques semaines après que l’arrêté soit entré en vigueur, Yves Dassonville se félicitait :

« Les accidents et autres délits liés à la consommation d’alcool sont en nette baisse depuis que l’arrêté est en vigueur le week-end, a indiqué le haussaire. Globalement, la délinquance de proximité a également décliné (Yves Dassonville, 20/10/2008 ; sources : LNC) »

Et il est vrai que durant plusieurs mois, les habitudes de consommation des Calédoniens et donc parmi eux des consommateurs d’alcool ont été profondément modifiées. Incapables de trouver de l’alcool rapidement ou en abondance, les personnes susceptibles de se livrer à des actes de délinquance en état alcoolisé ont moins fait parler d’elle. Au final, la délinquance de proximité avait diminué de 4.8% dans les derniers mois de l’année 2008. Jusqu’à ce que le marché se réorganise… et que la délinquance explose.

Une augmentation constante

Le ministère de l’intérieur ainsi que le Haut-commissariat ont changé tant sous l’ère Sarkozy que sous l’ère Hollande les méthodes statistiques et les données ressources permettant d’observer directement les évolutions en matière de délinquance. Cependant, parmi la foule de chiffres disponibles sur le site du ministère, certains sont particulièrement éclairants. C’est ainsi qu’en 2010, deux ans après la mise en place de cette mesure de quasi-prohibition, on observait que 8 449 actes de délinquance étaient recensés en Calédonie soit 14.3% de plus que l’année précédente. De même en 2011, les violences physiques avaient augmenté de 6.98%. En 2012, par la voix du Procureur de la République, le parquet ciblait « l’adversaire » :

« La procureure, Claire Lanet, observe que ces atteintes à l’intégrité physique sont majoritairement, si ce n’est systématiquement, perpétrées sur fond d’alcool (Sources : LNC : 25/01/2012) »

Mais, même à cette époque, aucune remise en cause du principe ou des méthodes d’interdiction de ventes d’alcool n’était évoquée. Depuis lors, l’alcool devenait aussi interdit à la vente le mercredi après-midi du fait de la recrudescence d’actes d’incivilités perpétrés par des mineurs sortis des collèges et des lycées. Et pourtant, la consommation d’alcool ne faiblit pas et même augmente. L’année dernière, le haussariat a ainsi fait savoir au cours d’une conférence de presse que les conduites sous l’emprise de l’alcool avaient augmenté de 37.10% en 2014 quand dans le même temps les violences physiques, les cambriolages et les atteintes aux biens augmentaient respectivement de 15.74%, 27% et de 24.37%. Rebelote l’année d’après, puisque les chiffres de la délinquance pour 2015 font état d’augmentations similaires (Délinquance générale : +20%. Faits de violence : +17%. Délinquance juvénile : +29%. Cambriolages : +18%, …) le tout sur fond d’alcool toujours qualifié « d’ennemi public n°1 »

Alcool le week-end : c’est pour les délinquants, les riches et les débrouillards ?

En cause ? D’abord la modification du comportement de consommation des calédoniens. « Habitués », ces derniers ont appris à faire leur réserve d’alcool durant la semaine, quitte à acheter des quantités parfois astronomiques de boissons alcoolisées en « prévoyance » comme l’observent maintenant les caissières des supermarchés. Dans un second temps, le nombre de cavistes a explosé. Car un an après la mesure anti-alcool, de nombreux lobbys s’étaient mis en œuvre afin qu’une « certaine clientèle » puisse continuer à acheter de l’alcool le week-end : celle des cavistes présents alors uniquement dans les quartiers de Nouméa Sud. Yves Dassonville avait ainsi permis aux vendeurs de vins et de spiritueux de rester ouverts même lors des heures « sans alcool ». Une véritable manne financière pour ces commerces dont le nombre à plus que doublé depuis et qui fleurissent dans le Grand Nouméa et en brousse profitant largement d’un monopole sur plusieurs plages horaires hebdomadaires. Reste que les classes moyennes se sont vues à leur grand désarroi contraintes de modifier leur mode de consommation. De plus, le marché noir se porte à merveille et surtout, les vendeurs d’alcool à domicile ont fait leur apparition pour répondre aux « attentes » de la jeunesse.

De l’alcool, à minuit comme à midi

Au début des années 2010, une jeune entreprise nommée « Allo Apéro » entrait alors dans le système et proposait de vendre et de livrer à domicile n’importe quelle boisson alcoolisée aux clients qui en feraient la demande et ce n’importe où et n’importe quand. Mis en cause par les pouvoirs publics et poursuivi par les tribunaux, la société aura finalement mis la clé sous la porte. Pour autant, la cours d’appel avait relaxé son gérant tout simplement parce que, lorsque Yves Dassonville avait pris l’arrêté, il n’avait pas prévu les livraisons à domicile… Ce qui n’est pas interdit étant donc permis, d’autres sociétés se sont depuis engouffrées dans le marché. Aujourd’hui on en compte plus d’une demi-douzaine présentes essentiellement sur les réseaux sociaux : Sos Apéros, Aperotime, Apéro Maxx, Navette Apéro, Apéro party, … Et près de 30.000 Calédoniens, essentiellement jeunes, sont abonnés à leurs différentes pages Facebook (par comparaison, la page Prévention alcool Nouvelle-Calédonie regroupe seulement 174 personnes). Chacune de ces sociétés propose des services « tout-en-un » qui vont du choix de l’alcool (champagne, bières, whisky, spiritueux, Grands crus, …), à la livraison à domicile (payable par carte bancaire s’il vous plait !) en passant par des offres promotionnelles ou des réductions. Et certaines d’entre elles livrent jusqu’au dimanche soir minuit… Cet état de fait a pour résultat que quiconque veut vraiment de l’alcool durant les périodes d’interdiction de vente en Nouvelle-Calédonie en trouvera aisément.

L’Etat bloqué tout seul

En tout état de cause, tout tend à prouver que l’interdiction de vente d’alcool n’était qu’une solution conjoncturelle à courte vue permettant de faire diminuer la délinquance pour un temps réduit mais que l’état de « prohibition » entraine immanquablement une aggravation de la situation initiale. L’augmentation du nombre d’actes d’insécurités liés à la consommation d’alcool durant les week-ends depuis ces huit dernières années le prouve aisément pour qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Et si les pouvoirs publics ne l’ignorent pas, l’Etat réprouve à remettre en cause la décision de 2008, au risque de passer pour « laxiste » ou de se voir accuser de futurs incidents. En ce moment, les responsables institutionnels planchent d’ailleurs pour contraindre le marché à domicile de façon à l’encadrer davantage et cherchent à médiatiser les prises et les destructions d’alcool issu du marché noir tout en expliquant, comme l’avait fait le commissaire délégué de la République pour la province Nord en février que « le marché noir, il y en a toujours eu. Il y en a encore. Il faut que chacun joue le jeu. On va continuer à maintenir la pression et travailler sur la lutte contre le marché noir, puisque c’est le pendant normal de l’arrêté ». Autant dire, se battre contre le système délictuel que l’Etat a lui-même créé. De quoi se souvenir de la fameuse citation de Bossuet : « Dieu se rit toujours de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ».

 

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Nouveau dans l’équipe de rédaction, Hubert B. a rejoint Calédosphère au tout début de l’année 2015. Enfant du pays, il a grandi à Nouméa et a ensuite bourlingué durant près de vingt ans au gré de ses envies et des hasards de la vie. Fils d’une bibliothécaire/documentaliste, il a été tour à tour enseignant, pigiste, formateur mais c’est finalement vers l’écriture qu’il a choisi de revenir. Succinct, précis, parfois laconique, si son style est volontiers direct, ses intérêts sont éclectiques et toujours tournés vers l’actualité. Sa citation favorite : « Le journaliste doit avoir le talent de ne parler que de celui des autres »



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49 Commentaires sur "Alcool interdit : comment l’Etat s’est planté"

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ditou
Krom

Excellent article faisant bien le tour de la question et présentant strictement des faits et non des avis.

Espérons qu’il provoquera une prise de conscience de la population et qu’il permettra, par ricochet, à l’état d’agir.

Pas trop tard, si possible, maintenant qu’on est au courant.

interdire ne servirait donc a rien ? pire , ca produirait méme l effet contraire ? du coup pour le cannabis c est comment alors ? faut interdire ou pas ?

Gadjo, t’as vu ou que l’alcool était interdit ?
L’alcool n’est pas interdit, il y a juste des contraintes dans les plages horaires pour son acquisition. Et en effet lorsqu’on sait qu’il ne sera pas possible d’en acheter à toute heure, alors on fait des réserves “au cas ou”.

Dans le cas ou une chose est totalement interdite, il ne peut pas y avoir un “effet inverse”, car il n’est pas possible de faire des provisions, c’est interdit tout cours.

Tema

Plus c’est interdit, plus c’est difficile à trouver, plus c’est cher et plus tu trouveras de personnes prêtes à risquer des sanctions pour se faire un max de fric en le vendant. Donc, si l’effet inverse existe dans l’interdit.

josé Pladir

rajouter la peste au choléra…hum.. d’autant que si on veut interdire l’alcool c’est impossible sauf à en interdire l’importation ,pour le H c’est encore possible vu les quantités en jeu ;ce qui est sûr qu”alcool + H c’est “destroy” et je te dis même pas si en plus un petit tour de nakamal s’impose

josé Pladir
cette histoire d’alcool c’est comme l’histoire des armes…. est ce que les armes tirent toutes seules, est ce que les bouteilles se vident toutes seules? les conneries sont faites par les hommes ,il y a un problème médical pour certains ,seule l’abstention totale est envisageable dans ces cas , mais pour les gros buveurs qui peuvent s’arrêter s’ils re veulent ,il y’a un problème culturel cad d’éducation qui ne se résoud pas en un jour….ça suppose l’éducation externe ,l’exemple familial, la fermeté des autorités, ce qui suppose effectivement une répression sévère pour le chauffards alcoolisés mais si l’espèce humaine était… Lire la suite »
gil

Tres bon article, je voudrais bien voir comment font les australiens et les neo zelandais, vu qu’ils ont la meme facon de boire qu ici.

nikki

En gros l’idée est de responsabilisé les vendeurs, barmans, caissiers, agents de sécurités et responsables d’établissement à respecter les règles.

L’argent des formations sert aussi à l’état pour lutter contre les abus (propagande, ect)

Par exemple il est aussi interdit de vendre de l’alcool à une personne en état d’ébriété, le caissier/barman peut refuser la vente sous peine d’amende.

Un responsable de bar peut aussi être verbalisé si ses barmans n’ont pas obtenus leurs licences. ect ect…

nikki
Et bien c’est simple, alcool seulement vendu en bottle shop, avec agents de sécurité et interdit au moins de 18 ans sur présentation obligatoire de pièces d’identités. Les grandes surfaces peuvent aussi vendre, mais dans un espace sécurisé avec une caisse spécialement dédié. Obligation pour chaque vendeur, barman et responsable d’établissement de passer une formation payante (sur les règles à respecter) et d’obtenir ainsi une licence spéciale de vente. Enfin, mise en place de lourdes amendes envers les vendeurs, barmans, responsables d’établissement et/ou consomateurs en cas de de non respect des règles. Depuis le temps que je dis qu’il faut… Lire la suite »
Comment font les Poken…? Ils appliquent simplement la loi. Chez les nous zautres, l’ivresse publique et manifeste est un délit punit par la loi, maiiiiis… nous on applique que dalle. Quand les flics ont a faire avec des mecs bourrés ils font semblant de pas voir. Essaye de te balader avec une topette à la main sur la Gold Coast… 10 mètres maxi avant de voir débouler un pickup avec une benne aménagée en cage. Les cops sortent de nul part à toute blinde, se garent en travers sur le trottoir, plaquent l’ivrogne au sol, menottes les mains dans le… Lire la suite »
nikki

Cependant, je vois encore trop souvent ici des “petits commercants” vendre a des mineurs, à des personnes déjà compltement bourrées, qui viennent ensuite se plaindre que ca picole devant le magansin…

De même pour certain etablissements nocturnes qui double ou triple les doses pour que tu consommes plus… (la soif apel la soif) et qui jettent les gens seulement une fois qu’ils sont en train de ramper…

Cela devrait être fortement réprimendé plutot que de réprimender ceux qui vendent à des personnnes raisonables en dehors des heures autorisées…

nikki

oui c’est vrai aussi, c’est ce que je dit en partie, il ya des règles strictes qui se font respecter. Ici c’est sur qu’on peut mettre en place toutes les mesures imaginables, si la police ne fait pas son boulot en faisant respecter les règles et bien ca ne servira a rien…

Katia

C’est maintenant qu’ils s’en rendent compte LOL

le fils des Nhan

C’est une demi-mesure qui a été prise là par l’état! Il faut aller plus loin et carrément interdire l’importation et la fabrication d’alcool! Là, les résultats seront probant, or à l’heure actuelle cette mesure sert plus a alourdir la charge de la CAFAT pour les accidentés liés à l’alcoolisme! L’Etat est une mauvaise coucheuse dans le sens ou, il prend un arrêté sans se donner les moyens de répression contre les contrevenants, de la à dire que s’est délibéré… c’est un pas que je n’ose le faire.

Clark

“interdire l’importation et la fabrication d’alcool”.. Prohibition: totalement inutile et criminogène!

Louis

Tu serais malheureux hein alcoolique Clark.
Tes beuveries a l’Ufr sont connues.
Et ton Blaise et sa cellule de dégrisement !! Tu te souviens hein ! Alcoolique Clark !
Et ton Yanno noyant son chagrin d’être systématiquement viré par les électeurs et pleurnichant tu t’en souviens !
Bande d’alcoolique ! T’inquiète l’alcool ne sera jamais interdit et continuez vérolés politiques a vous opposez aux hausses du prix de l’alcool au Congrès. Vos votes ont été repéré. …alcoolo UCF

Clark

Coucouche panier, Louis!

Louis, ton intervention est totalement stupide…
Je ne suis pas branché alcool mais il est certain qu’une interdiction n’est pas la solution, l’histoire l’a démontré…

Lutter contre l’abus d’alcool, taxer l’alcool, oui bien entendu, mais attaquer Clark comme tu le fais ça n’apporte rien…

“Louis, ton intervention ”

Eric, Floyd risque de se vexer si on l’appelle Louis . . .

Pourquoi il est “vexatile”…

“« vexatile »

C’est bien possible mais ma remarque avait surtout pour but de dénoncer la pratique perverse de Floyd d’attaquer Clark sous différents pseudos pour faire nombre : c’est nul.

Oui

X

Faut pas rêver: il serait encore plus simple de carrément interdire l’importation (du Nord et des îles) et la fabrication des cons qui ne savent pas boire l’alcool…

Anonyme

la Caledonie est une et indivisible! Cette mesure doit s’appliquer dans toutes les “provinces”! quand à la fabrication des cons… elle est universelle!

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